Quelle insécurité ?

Dans cette tribune, Stéphane Lavignotte s’interroge sur les ressorts profonds du sentiment d’insécurité qui traverse la société française. Derrière les discours simplificateurs qui désignent des coupables tout trouvés, il invite à regarder d’autres formes d’insécurité, souvent plus diffuses mais bien réelles, et à réfléchir aux moyens d’agir collectivement pour y faire face.

Oui, les gens se sentent en insécurité. Une chaîne de télévision comme CNews et les autres médias du groupe Bolloré répètent inlassablement l’origine de cette insécurité : la délinquance des étrangers, qui serait à l’origine notamment de meurtres d’enfants et de viols de femmes.

Cela marche. La chaîne fait des audiences et l’extrême droite risque de gagner la prochaine élection présidentielle. Cette explication a un avantage : elle identifie des causes claires, des coupables identifiés et des réponses simples, même si elles ne sont pas applicables et sont inhumaines : renvoyer massivement les étrangers.

Mais des indices nous disent que ce sentiment d’insécurité est peut-être plus compliqué.

Après l’affaire Lyhanna, l’émotion est grande et des dizaines de milliers de Français se réunissent devant les tribunaux. La très grande majorité des violences et des violences sexuelles se déroule dans la famille. La personne soupçonnée d’avoir tué Lyhanna n’était pas une personne de passage mais une personne insérée dans le milieu social proche. On pourrait encore parler des violences dans le périscolaire. Le danger ne vient pas principalement de l’autre, inconnu, étranger, mais d’un proche dont il était bien difficile d’identifier la dangerosité.

Autre sujet. Tous les jours, nous apprenons que des aliments sont dangereux pour notre santé. Cadmium dans les céréales du petit-déjeuner, polluants éternels dans l’eau potable, chlordécone utilisé dans les bananeraies de Martinique et de Guadeloupe… Se nourrir devient une inquiétude permanente. Dans les sondages, la santé arrive très régulièrement en tête des préoccupations des Français. Là aussi, la même difficulté. Le danger n’est pas un aliment, une substance extérieure et identifiée qu’il suffirait de ne pas acheter pour être à l’abri. Le danger est un peu partout dans tous nos aliments (un peu moins dans le bio).

Se protéger

Mais alors pourquoi ces problèmes ne mobilisent-ils pas davantage ? Pourquoi les mouvements qui portent ces questions ne sont-ils pas davantage soutenus ?

Cela pourrait se résumer à une formule : « Quand il n’y a pas de solution, il n’y a pas de problème. » Je me souviens d’un porte-à-porte que nous faisions dans une barre HLM de Gennevilliers (92), quand nous avions monté un syndicat d’habitants avec la Mission populaire et l’Alliance citoyenne. Nous demandions aux personnes quels étaient leurs problèmes. Revenaient la présence des rats, le manque d’isolation des bâtiments, le manque d’aires de jeux pour les enfants, l’inquiétude face à des jeunes qui traînaient au bas de l’immeuble…

Une chose nous étonnait. Quand nous rentrions chez les gens, nous étions frappés, dans tous les appartements, par le très mauvais état des réseaux électriques : prises cassées, fils arrachés, etc. Mais ils n’en parlaient pas spontanément et mettaient en avant d’autres sujets d’inquiétude. Et cela pour une raison simple : ils pensaient qu’ils n’en obtiendraient jamais la réparation par le bailleur. Il valait mieux ne pas voir ce danger qu’ils avaient sous les yeux à tout instant et reporter cette inquiétude sur d’autres sujets. « Quand il n’y a pas de solution, il n’y a pas de problème », comme une manière de se protéger de ce risque du quotidien face auquel on se sent démuni.

Faire face

N’est-ce pas ce qui s’est passé longtemps dans le cas des violences et violences sexuelles dont sont principalement victimes les enfants et les femmes ? Dans le cas de l’alimentation empoisonnée ?

Certes, il y a bien un problème de racisme en France : les personnes héritières de l’immigration sont victimes de discriminations massives, l’histoire coloniale est mal digérée, les grands médias montrent depuis des décennies une France très blanche, loin d’une réalité bien plus diversifiée, les banlieues populaires n’apparaissent à la télévision que lorsqu’il s’agit de parler de violences, de trafics ou d’incidents lors des victoires du PSG, etc.

Mais peut-être y a-t-il aussi un sentiment d’insécurité sur des sujets comme les violences et violences sexuelles, l’insécurité alimentaire – et il faudrait ajouter l’insécurité liée à la peur de la guerre, de la précarité économique, des fins de mois difficiles, de ne pas trouver de médecin, de la vieillesse en mauvaise santé… – qui taraudent au quotidien sans que l’on voie de solution, et qui se reportent alors sur d’autres sujets comme la délinquance et l’immigration, même (et surtout) là où il n’y a pas d’étrangers. Sur ce terrain, des entrepreneurs de haine identifient des coupables et proposent des solutions simplistes.

Que faire ? Eh bien justement, faire, agir. À Gennevilliers, nous avons aidé les habitants à se mobiliser et, à force d’insistance, le bailleur a fait réparer les circuits électriques. De la même manière, face aux violences et violences sexuelles dont sont principalement victimes les enfants et les femmes, les associations proposent une « loi intégrale » sur le modèle de ce qui s’est fait en Espagne et qui a donné des résultats.

Face à la pollution des aliments, la force du lobby agro-industriel rend les choses plus compliquées, mais des associations comme Cancer Colère se battent. Identifier avec les personnes concernées les véritables sujets de leur inquiétude et se battre ensemble. Car, comme le dit la charte de la Mission populaire : « Il n’y a de fatalité ni dans l’injustice, ni dans l’oppression, ni dans l’échec. »