Voyage en France

Au fil d’un voyage estival à travers la France, Jean Loignon, vice-président de la Fraternité de Saint-Nazaire, pose son regard sur des territoires ruraux et de petites villes fragilisés par la sécheresse, la précarité et l’éloignement des services. Face à ces réalités, une question émerge : comment recréer des lieux de solidarité, d’accueil et d’engagement là où ils font défaut ?

Cet été, j’ai été amené à traverser deux fois la France en diagonale et en voiture, entre Saint-Nazaire et la Haute-Savoie. J’ai pu mesurer l’étendue des dommages causés par la canicule et la sècheresse : vision de champs invariablement jaunis, feuillages des arbres précocement roussis, maïs ou tournesols grillés, bovins dans des pâtures stérilisées et broutant déjà les balles de foin de l’hiver livrées par tracteur.  Campagnes désertes sous un soleil de plomb mais une détresse paysanne facile à deviner.

Ayant du temps, j’avais choisi d’éviter l’autoroute qui « survole » le territoire autant qu’il le dessert ; par des routes secondaires, j’ai traversé bien des villes de petite taille – disons entre 5000 et 10000 habitants – qui m’étaient inconnues. Ces passages et de brèves haltes m’ont plusieurs fois montré un paysage urbain jalonné de panneaux « à vendre », « à louer » de bâtiments désaffectés. Y trouver une boulangerie ou une épicerie, même un café ouvert devenait une gageure. Dans l’une de ces bourgades, aux confins de la Vendée et des Deux-Sèvres, un passant, désireux de bavarder, m’affirma que la seule activité économique en expansion était les BNB, recherchés en raison de la proximité du parc d’attraction du Puy-du-Fou. Ailleurs, non loin d’Annecy, une ville – jadis industrielle –  m’a frappé par le nombre de jeunes hommes, très certainement natifs mais issus de l’immigration, qui « tenaient les murs » dans une rue principale où quelques commerces, kebabs, coiffeurs-barbiers ou salons de tatouage, tentaient de maintenir un semblant de vie. Plus loin, on m’expliqua que la cherté des logements à Annecy repoussait les classes populaires dans ces villes-dortoirs : l’emploi supposait  des déplacements quotidiens conséquents.

Mon engagement à la Fraternité de Saint-Nazaire et à la MPEF m’a familiarisé avec les problématiques de la précarité et les dynamiques communautaires qui essaient de la combattre. Mais en voyant ces « petites » villes, esseulées par la « métropolisation » de quelques plus grandes, je m’interroge sur ce qui est encore possible pour accueillir, aider, accompagner, quand les services publics s’éloignent et qu’on n’a pas la taille critique de plusieurs dizaines de milliers d’habitants ou l’appui d’une communauté d’agglomération. Comment y susciter des « Frats », comme ce fut le cas à la fin du XIXème siècle, quand les Missions Mc All essaimaient dans les villes ouvrières? Comment retrouver la créativité de cet élan dont la MPEF est l’héritière?

Une note d’espoir : mes pérégrinations estivales m’ont conduit dans la Haute-Vienne, précisément sur le plateau de Millevaches à l’est de Limoges : une micro-région rurale et forestière avec une poignée de villages, dont le dynamisme a frappé le passant que j’étais, à l’inverse de la morosité constatée auparavant.  Des initiatives associatives, écologiques et alternatives semblent y trouver un terreau fécond. Ici, la petite taille apparaît comme un atout, car elle facilite la mutualisation des moyens. Je pense à ce village où la modeste médiathèque servait aussi de bureau du camping et d’agence postale, le tout tenu par une Anglaise, réfugiée du Brexit et en attente d’un emploi dans le périscolaire ! Il est vrai que dans ces régions isolées, l’agilité innovatrice est une condition de la survie. S’y ajoute une tradition de résistance, héritière des maquis antinazis et aussi du pacifisme militant consécutif à la terrible saignée démographique de la guerre de 14-18. Le village de Gentioux possède un rarissime monument aux morts antimilitariste : la statue d’un enfant limousin le poing levé devant l’inscription : « Maudite soit la guerre ».

Aujourd’hui, maudite soit la misère et l’exclusion…

Jean LOIGNON
Fraternité de Saint-Nazaire