Revisiter le carême en protestant ?

Et si le Carême n’était pas réservé aux seuls catholiques ? Dans cet article, le Stéphane Lavignotte vous propose de revisiter cette tradition à la lumière de la foi protestante. Entre héritage de la Réforme, liberté de conscience et quête de sens dans un monde saturé, il interroge ce que ce temps peut encore nous dire aujourd’hui.

Nous sommes dans la période du Carême, importante pour les catholiques, mais vis-à-vis duquel les protestants sont méfiants. Pourtant, on ne peut qu’être d’accord avec les objectifs du Carême. Se préparer au temps de la Pâques en insistant sur trois dimensions : le jeûne qui a pour objectif de se détacher du superflu et de ce qui nous empêche de nous rapprocher de Dieu ; la prière qui permet de se reconnecter de Dieu ; l’aumône qui permet de se tourner vers les autres dans un esprit de partage.

Alors pourquoi les protestants s’y sont historiquement opposés ?

Avez-vous entendu parler de « l’affaire des saucisses » pendant le Carême 1522 à Zurich, en Suisse ? Scandale, un boulanger mange du rôti le mercredi des cendres. Lors d’un des dimanches du Carême suivant, un imprimeur donne à manger de la saucisse à ses employés et à trois prêtres. Ulrich Zwingli, un des premiers réformateurs qui était parmi les prêtres présent, s’était abstenu de manger de la viande mais avait défendu le choix de ses amis d’en manger. Lors d’un sermon intitulé « Du choix et de la liberté des mets », il défend la liberté du chrétien : « De ton plein gré, veux-tu renoncer à la viande, n’en mange pas ! Mais laisse à ton frère sa liberté ». La question n’est donc pas au départ le jeûne en lui-même mais la liberté de le pratiquer ou pas.

Luther, lui, n’était pas contre le Carême en tant que temps liturgique, qu’il a d’ailleurs conservé comme temps de préparation intérieure à Pâques. Il s’y opposait si c’était une obligation et si on pensait par la pratique de ces rituels être sauvé, par ces œuvres obtenir le salut. S’appuyant sur les épîtres de Paul, il rappelle que le croyant est libre et n’est lié par aucune pratique. L’impératif de la foi est de chercher à vivre et partager l’amour du Christ, non de savoir s’il faut jeûner ou pas. Ainsi pour lui, si quelqu’un veut vous obliger à jeûner pour mériter le salut, alors vous devez manger de la viande pour affirmer que le salut ne réside pas dans le jeûne. Mais si le jeûne est important pour la foi personnelle de quelqu’un, si c’est une forme de prière, ou si cela aide à prier, alors il faut le respecter, voire l’accompagner et le soutenir.

Calvin va plus loin que Luther. Alors que Luther conserve le temps liturgique du Carême, Calvin estime que – si le jeûne peut aider à prière – la foi se vit dans l’ordinaire des jours. Pour lui, limiter la sobriété au Carême n’a pas de sens. Il affirme : « Il est bien vrai que la vie des fidèles doit être tempérée d’une sobriété perpétuelle ». Solidarité les jours qu’il faut apprendre à se passer du superflu, revenir à Dieu, ajuster sa relation au prochain et vivre la solidarité. Concentrer cet effort sur 40 jours par an relevait pour lui de l’hypocrisie, une manière de s’acheter une bonne conscience sans changer sa vie. Aujourd’hui, c’est sans doute cette vision de Calvin qui est la plus partagée par les protestants français par rapport au Carême : pourquoi le faire particulièrement pendant cette période alors qu’il faut le faire tout le temps ?

Une question qui travaille les protestants

Pourtant, la question du carême « travaille » les protestants. Ainsi, en 1928, le pasteur Marc Boegner a renoué avec le Carême « à la protestante », en proposant des conférences pour approfondir la Parole biblique. Et cela continue encore avec une émission spéciale à la radio pendant cette période. Dans les années 1990, dans le protestantisme allemand, on a proposé des carêmes d’usage de la voiture.

Comme protestants, sommes-nous opposés à des temps « spéciaux » dans l’année ? Avons-nous un temps entièrement uniforme dans l’année, comme le laisse entendre l’idée de Calvin d’une « sobriété perpétuelle » ?

Nous fêtons Noël, Pâques, Pentecôte. Ces moments sont des occasions de vivre plus particulièrement une des dimensions de la foi pour nous les rappeler et les vivre tout le reste de l’année. Un peu comme un nœud à notre mouchoir que nous découvrons, redécouvrons chaque année pour nous en souvenir toute l’année. Et dans notre société, nous voyons le succès des propositions comme le mois sans tabac, le mois sans alcool ou la semaine sans écran. Le temps de nos contemporains file à toute vitesse, les jours se ressemblent. Alors ils sont sensibles à ces ruptures qui permettent de faire le point sur un aspect de leur vie, sur la dépendance à un produit ou un autre.

Carême, ne peut-il pas être un de ces moments ?

Certes, nous ne rappelons pas un moment particulier. de l’histoire du Christ. Il ne jeûne pas 40 jours avant sa Passion. Et le fait que ce ne soit pas un évènement rapporté par la Bible pourrait être une limite pour des protestants. Cela ne nous rappelle pas un moment particulier, mais une multitude de moments par la symbolique du chiffre 40.

40 jours et 40 nuits de pluie lors du déluge, pour faire repartir le monde à zéro après qu’il soit tombé dans la violence, loin du projet de Dieu. 40 ans dans le désert après la Libération d’Egypte. Le jeûne de 40 jours de Moïse quand il doit réécrire les tables de la loi après avoir cassé les premières de colère après que les hébreux aient sculptés le veau d’or, se soient détournés de Dieu. 40 jours pour se repentir donné à Ninive par Jonas. 40 jours dans le désert pour Jésus à l’issu duquel il résistera aux tentations. Il y a un fil conducteur : qu’est-ce qui nous détourne de Dieu ?

Une des dimensions de la foi

Lors d’un moment de réflexion avec des membres catholiques du groupe de Taizé à Rouen, pour préparer ensemble un culte de Carême, nous avons discuté du sens du Carême pour les uns et les autres. Alors que notre vie quotidienne nous pousse souvent à sortir du chemin dans lequel nous suivons Christ, nous recentrer pour trouver le chemin. Alors que la société de consommation me met au risque d’accumuler du superflu, de penser que c’est l’accumulation des biens qui assure le bonheur, se recentrer sur l’essentiel, ma relation à Dieu. Alors que les réseaux sociaux, les multiples écrans mais aussi peut-être le flux des paroles humaines pas toujours bienveillantes se présentent comme des vérités, me recentrer sur la parole de Dieu et la relation à mon frère ou ma sœur. Alors que je peux être tenté de me refermer sur moi-même, parce que je ne vais pas bien ou au contraire parce que je célèbre ma réussite ou ma puissance, me tourner vers les autres qui ont besoin de moi.

On le voit, il y a bien des choses, et pas seulement de la nourriture, dont nous pouvons jeûner pour nous recentrer sur Dieu.

Dans ce soucis pour les autres, on peut se rappeler que dans le protestantisme, la question de Carême a été en lien avec celle de la liberté, de le faire ou pas. Et donc, quand on se tourne vers les autres, penser à ceux qui sont réprimés pour leur liberté religieuse : musulmans ici victimes du racisme en raison de leur religion, non-croyants qui sont réprimés dans des pays musulmans pour ne pas respecter le ramadan, chrétiens persécutés pour leur foi, et pensons à l’Iran.

Ainsi, le temps de Carême peut-être comme Noël, Pâques ou Pentecôte une manière de nous souvenir d’une des dimensions de la foi – aimer Dieu seulement, Dieu qui a pris forme humaine et qui meurt et ressuscite à Pâques, et se détourner des petites et grandes idoles – faire le point sur les dépendances qui nous éloignent de Dieu pour le vivre toute l’année.

Un moment où nous mourrons à ces idoles pour renaître à Dieu ou comme l’a dit une des participantes du groupe de Taizé : si le grain ne meurt en terre, il ne peut pas donner de moisson.

Enfin, une dernière chose. N’y-a-t-il pas un risque dans l’idée de Calvin de dire que nous devrions être toute l’année, en permanence dans le carême de la chasse au superflu ?

La grâce est surabondante, elle donne la joie, elle peut couler comme le parfum de grand prix de la femme qui le gaspille en le versant sur les pieds de Jésus.

Alors nous rappeler que si le temps du jeûne et du Carême nous rend attentif à la chasse au superflu dans la vie de tous les jours pour ne pas nous détourner de Dieu, il y a aussi de la fête, de la joie, de l’excès pour célébrer la surabondance de la grâce et de l’amour de Dieu.

NB : Une partie des éléments théologiques et historiques sont redevables d’une prédication de Nathalie Chaumet : https://etoile.pro/predications/les-protestants-et-le-careme

Stéphane Lavignotte