{"id":202,"date":"2020-01-23T12:50:21","date_gmt":"2020-01-23T11:50:21","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/leblogdyvesroucaute\/?p=202"},"modified":"2020-01-23T12:50:21","modified_gmt":"2020-01-23T11:50:21","slug":"travail-retraite-le-passe-de-lhumanite","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/leblogdyvesroucaute\/travail-retraite-le-passe-de-lhumanite\/","title":{"rendered":"Travail, retraite\u00a0: le pass\u00e9 de l\u2019humanit\u00e9"},"content":{"rendered":"\n<p> <strong>Nous allons partir d\u2019un r\u00eave \u00e9tonnant, celui d\u2019Aristote dans <em>La Politique<\/em>, et d\u2019une invention symptomatique, le robot homino\u00efde intelligent.  <\/strong><\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p>\nEcoutons\nAristote&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\n\u00ab&nbsp;<em>Si,\nen effet, chaque instrument \u00e9tait capable, sur une simple\ninjonction, ou m\u00eame pressentant ce qu\u2019on va lui demander,\nd\u2019accomplir le travail qui lui est propre [\u2026], si, de la m\u00eame\nmani\u00e8re, les navettes des m\u00e9tiers \u00e0 tisser tissaient\nd\u2019elles-m\u00eames, [\u2026], alors, ni les chefs d\u2019artisans n\u2019auraient\nbesoin d\u2019ouvriers, ni les ma\u00eetres d\u2019esclaves<\/em>&nbsp;\u00bb. \n<\/p>\n\n\n\n<p>\nDe fa\u00e7on spectaculaire, ce r\u00eave\nd\u2019abolition du travail humain ne signifierait pas pour Aristote\nl\u2019abolition de l\u2019humanit\u00e9. Car, pour lui, le travail n\u2019est pas\nune n\u00e9cessit\u00e9 de la nature humaine, elle est seulement une activit\u00e9\nhumaine (<em>energeia<\/em>) possible parmi beaucoup d\u2019autres.\nLui-m\u00eame, aristocrate, avait des activit\u00e9s innombrables, il avait\ncr\u00e9\u00e9 la logique, la rh\u00e9torique, les sciences naturelles, la\nscience politique, il \u00e9tait math\u00e9maticien et astronome,  conseiller\npolitique et pr\u00e9cepteur d\u2019Alexandre le Grand\u2026 Mais il ne\ntravaillait pas. Au sens propre, nous pourrions dire, reprenant une\ndistinction plus classique en latin entre \u00ab&nbsp;<em>labor&nbsp;<\/em>\u00bb\net \u00ab&nbsp;<em>opus&nbsp;<\/em>\u00bb,  qu\u2019il \u00ab&nbsp;\u0153uvrait&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>\nNon seulement l\u2019activit\u00e9 de travailler n\u2019est pas le propre de\nl\u2019humanit\u00e9 selon Aristote mais elle lui paraissait m\u00eame contraire\n\u00e0 sa nature en transformant l\u2019individu esclave ou salari\u00e9 en\nmoyen de production. L\u2019esclave&nbsp;? Une \u00ab&nbsp;<em>propri\u00e9t\u00e9\nanim\u00e9e&nbsp;<\/em>\u00bb et tout homme au service d\u2019autrui, est \u00ab&nbsp;<em>un\ninstrument qui tient lieu d\u2019instrument<\/em>\u00bb, disait Aristote. \u00bb\nAu m\u00eame titre que les animaux et les outils comme il le note dans\n<em>les Economiques<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>\nEn accord sur ce point avec les\nsophistes, la nature humaine est d\u2019une toute autre nature. Elle\nexige pour se r\u00e9aliser du temps libre et une ind\u00e9pendance d\u2019esprit\nce qui est contraire au statut d\u2019esclave ou de salari\u00e9. Dans ce\nr\u00eave, si les machines accaparaient cette activit\u00e9 que nous modernes\nappelons \u00ab&nbsp;<em>travail&nbsp;<\/em>\u00bb, les individus qui\ntravaillent pourraient avoir plus de loisirs (<em>skhol\u00e9<\/em>) donc\ns\u2019adonner en \u00eatres libres \u00e0 d\u2019autres activit\u00e9s, plus conformes\n\u00e0 la nature humaine.  Conditions pour m\u00e9diter et contempler, pour\npenser le monde, imaginer et r\u00e9aliser ses \u0153uvres ou s\u2019occuper du\nbien commun. C\u2019est d\u2019ailleurs pourquoi Aristote dans <em>Les\nEconomiques<\/em>, pense qu\u2019il serait sage de laisser aux esclaves\nl\u2019espoir de la libert\u00e9 \u00ab&nbsp;<em>comme prix de leurs peines&nbsp;<\/em>\u00bb,\net m\u00eame de les \u00e9duquer avec cet objectif.<\/p>\n\n\n\n<p>\nIl admet qu\u2019il puisse arriver \u00e0\nun individu libre de travailler, il a en face de lui le cas de\ncertains \u00eatres libres qui travaillent pour les artisans, mais il\npr\u00e9cise dans <em>La Politique<\/em> que cela ne peut \u00eatre\nqu\u2019occasionnel dans la mesure o\u00f9 l\u2019individu durant ce temps ne\ns\u2019appartient plus lui-m\u00eame et perd donc dans cette fonction durant\nle temps de travail o\u00f9 il se vend comme travailleur, sa nature\nd\u2019humain.. Et d\u2019ailleurs, m\u00eame occasionnellement, on ne\ntravaillerait que pour ne plus travailler \u00e9crit-il dans l\u2019<em>Ethique\n\u00e0 Nicomaque<\/em>. Car la finalit\u00e9 de l\u2019activit\u00e9 du travail, pour\nun \u00eatre humain, n\u2019est pas de travailler mais de se r\u00e9aliser.<\/p>\n\n\n\n<p>\n Ce n\u2019est donc pas le travail\nqui rend libre mais le loisir. Et pour ceux qui travaillent,\nl\u2019individu reprend son humanit\u00e9 quand il se met en cong\u00e9s ou \u00ab&nbsp;en\nretrait&nbsp;\u00bb du travail. Alors arrive le temps qui permettrait\nd\u2019\u0153uvrer, de cr\u00e9er.<\/p>\n\n\n\n<p>\nCe r\u00eave d\u2019Aristote, les Temps contemporains l\u2019ont tout autant.<\/p>\n\n\n\n<p>\nLe robot intelligent, auxquels certains donnent une forme homino\u00efde,\nest symptomatique de ce qui se joue.<\/p>\n\n\n\n<p>\nLe terme \u00ab&nbsp;<em>robot&nbsp;<\/em>\u00bb a \u00e9t\u00e9 invent\u00e9 par l\u2019\u00e9crivain\nKarel \u010capek, en 1920, dans sa pi\u00e8ce <em>Rossumovi Univerz\u00e1ln\u00ed\nRoboti<\/em>.  Il d\u00e9signait des machines humano\u00efdes produites dans\nune usine qui travaillent \u00e0 la place des humains.<\/p>\n\n\n\n<p>\nL\u2019origine \u00e9tymologique du mot est r\u00e9v\u00e9latrice. \n<\/p>\n\n\n\n<p>\nKarel \u010capek a forg\u00e9 le terme \u00e0 partir du mot \u00ab&nbsp;<em>robota<\/em>\n(<em>\u0440\u0430\u0431\u043e\u0442\u0430<\/em>)&nbsp;\u00bb qui signifie \u00ab&nbsp;<em>travail&nbsp;<\/em>\u00bb\nou \u00ab&nbsp;<em>corv\u00e9e&nbsp;<\/em>\u00bb en tch\u00e8que. Autrement dit, le\n\u00ab&nbsp;<em>robot&nbsp;<\/em>\u00bb est une machine qui remplace l\u2019humain\ndans l\u2019activit\u00e9 appel\u00e9e \u00ab&nbsp;<em>travail&nbsp;<\/em>\u00bb, une\nactivit\u00e9 p\u00e9nible et d\u2019asservissement (\u00ab&nbsp;<em>corv\u00e9e&nbsp;<\/em>\u00bb).\n<\/p>\n\n\n\n<p>\nAinsi nous\nvoil\u00e0 par ces robots de l\u2019intelligence artificielle\nqui remplacent l\u2019humain dans le travail, au c\u0153ur du vrai d\u00e9bat&nbsp;:\nles Temps contemporains construisent-ils un monde o\u00f9 le travail et\nsa retraite deviendront un jour un souvenir&nbsp;? La fameuse\nmal\u00e9diction de l\u2019humain condamn\u00e9 au travail, port\u00e9e jusqu\u2019\u00e0\nnous depuis le n\u00e9olithique par l\u2019esprit magico-religieux,\nva-t-elle montrer sa  vacuit\u00e9 ?<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Le travail\u00a0: mal\u00e9diction humaine\u00a0? <\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\nCette relation entre asservissement, p\u00e9nibilit\u00e9 et travail humain,\nport\u00e9e par le terme tch\u00e8que <em>robota<\/em> (<em>\u0440\u0430\u0431\u043e\u0442\u0430<\/em>) se\nretrouve en v\u00e9rit\u00e9 dans toutes les langues slaves, du bulgare au\nrusse. Il est d\u00e9riv\u00e9 d\u2019un m\u00eame terme, venu du lointain\n<em>proto-slave<\/em>, langue n\u00e9e vers le ix<sup>e<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle\nav. J.-C.&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>orbota<\/em><em><strong>&nbsp;\u00bb<\/strong><\/em>.\n\u00ab&nbsp;<em>Orbota&nbsp;\u00bb,<\/em> devenu \u00ab&nbsp;<em>robota<\/em> \u00ab&nbsp;en\ntch\u00e8que ou encore \u00ab&nbsp;<em>rabota&nbsp;\u00bb<\/em> en russe, par\nl\u2019inversion du&nbsp;\u00ab&nbsp;<em>r&nbsp;\u00bb<\/em> et du&nbsp;\u00ab&nbsp;<em>o&nbsp;\u00bb<\/em>\ndue \u00e0 l\u2019usage de la langue. Or, d\u00e9j\u00e0 dans le proto-slave,\n\u00ab&nbsp;<em>orbota&nbsp;<\/em>\u00bb signifie tout \u00e0 la fois travail et\nasservissement. Si nous nous amusons \u00e0 remonter plus loin encore le\ncours de l\u2019histoire, \u00ab&nbsp;<em>orbota&nbsp;\u00bb <\/em>appara\u00eet\nlui-m\u00eame d\u00e9riv\u00e9 de l\u2019indo-europ\u00e9en \u00ab&nbsp;<em>orbh&nbsp;\u00bb<\/em>,\nqui signifie \u00ab&nbsp;<em>travail<\/em>&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;<em>jeune\nesclave&nbsp;<\/em>\u00bb et \u00ab&nbsp;<em>orphelin<\/em>&nbsp;\u00bb. \n<\/p>\n\n\n\n<p>\nCette servitude se lit aussi dans les langues latines. \n<\/p>\n\n\n\n<p>\nEn fran\u00e7ais ancien, dans la <em>Chanson de Roland<\/em> (1080),\ntravailler (\u00ab&nbsp;<em>travaillent&nbsp;<\/em>\u00bb) appara\u00eet une fois et\nveut dire \u00ab&nbsp;<em>\u00e9puiser&nbsp;<\/em>\u00bb, \u00ab&nbsp;<em>venir \u00e0 bout\nde quelqu\u2019un par la fatigue<\/em>\u00bb. Les po\u00e8mes <em>Li Romans de\nCarit\u00e9 et Miserere<\/em>, \u00e9crits au xii<sup>e<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle\npar Barth\u00e9l\u00e9my, moine de Molliens-au-Bois, emploient\n\u00ab&nbsp;<em>travaillier&nbsp;<\/em>\u00bb pour signifier \u00ab&nbsp;<em>tourmenter&nbsp;<\/em>\u00bb,\n\u00ab&nbsp;<em>molester&nbsp;<\/em>\u00bb. En 1160, l\u2019adjectif \u00ab&nbsp;<em>travaillos&nbsp;<\/em>\u00bb\nsignifie \u00ab&nbsp;<em>p\u00e9nible&nbsp;<\/em>\u00bb. D\u2019o\u00f9, plus tard, le mot\n\u00ab&nbsp;<em>traveaul&nbsp;<\/em>\u00bb, qui d\u00e9signe la poutre, celle qui\nporte le fardeau du toit. \n<\/p>\n\n\n\n<p>\nL\u2019origine latine du mot \u00ab&nbsp;<em>travail&nbsp;<\/em>\u00bb \nrenvoie-t-elle au \u00ab&nbsp;<em>tripalium<\/em>&nbsp;\u00bb, instrument\nd\u2019immobilisation et de torture \u00e0 trois pieux par lequel esclaves,\ncriminels et opposants \u00e9taient mis en croix \u00e0 Rome&nbsp;? Pas\ncertain mais la relation reste \u00e9tablie entre travail, p\u00e9nibilit\u00e9\net, souvent, asservissement.\nQuand il s\u2019appelle \u00ab&nbsp;labor, laboris&nbsp;\u00bb, quand bien m\u00eame\nil est celui d\u2019un g\u00e9n\u00e9ral, le travail est associ\u00e9 \u00e0 la peine.\nLe monde du travail est distingu\u00e9 du monde de l\u2019<em>opus<\/em>\nqui dit l\u2019\u00ab&nbsp;\u0153uvre&nbsp;\u00bb.  Un  aristocrate romain  ne\n\u00ab&nbsp;<em>travaille&nbsp;<\/em>\u00bb pas, sinon par obligation, il\n\u00ab&nbsp;<em>\u0153uvre<\/em>\u00bb, il guerroie, il s\u2019occupe des affaires de\nla Cit\u00e9, il m\u00e9dite ou il s\u2019amuse. \n<\/p>\n\n\n\n<p>\nSans en \u00eatre certain, il me semble que ce triptyque\ntravail-p\u00e9nibilit\u00e9-asservissement doit se trouver dans toutes les\nlangues. Ainsi, en chinois, le travail est dit \u5de5\u4f5c\n(g\u014dngzu\u00f2). Il  se compose des caract\u00e8res,&nbsp;\u5de5&nbsp;(gong)\n et&nbsp;&nbsp;\u4f5c&nbsp;(zuo).\nOr\u5de5&nbsp;(gong)\nse rapporte non seulement au succ\u00e8s mais aussi \u00e0 l\u2019id\u00e9e de\ndevoir et d\u2019autorit\u00e9. Il s\u2019agit donc bien d\u2019une obligation et\nnon d\u2019un acte libre. Cette soumission \u00e0 l\u2019autorit\u00e9 se\njustifierait pour assurer non le bien de l\u2019individu mais celui de\nla collectivit\u00e9.  Ce qui connoterait une sorte de sacrifice\nindividuel.<\/p>\n\n\n\n<p>\nCette pr\u00e9sence du triptyque dans la plupart des civilisations semble\nconfirm\u00e9 par les grandes mythologies.<\/p>\n\n\n\n<p>\nEcoutons le plus vieux mythes connus quant \u00e0 la naissance d\u2019une\nhumanit\u00e9 condamn\u00e9e au travail, celle des Sum\u00e9riens, qui vivaient\nen le Tigre et l\u2019Euphrate au IV<sup>e<\/sup>&nbsp;mill\u00e9naire avant\nJ.-C,  et qui ont invent\u00e9 l\u2019\u00e9criture. \n<\/p>\n\n\n\n<p>\nIl \u00e9tait une fois une d\u00e9esse-m\u00e8re, Nammu. Elle aimait\npassionn\u00e9ment les humains et les prot\u00e9geait de toutes les menaces\nde la nature. Berc\u00e9s par cette bienfaisante d\u00e9esse, tout leur \u00e9tait\noffert sans efforts. H\u00e9las&nbsp;!, un jour, les dieux Anunnaki,\nconduits par le dieu Enlil, entr\u00e8rent en guerre contre Nammu et ils\nl\u2019emport\u00e8rent. Apr\u00e8s leur victoire, l\u2019avenir des humains est\nsombre. Ces ex-favoris d\u00e9laiss\u00e9s, d\u00e9pourvus de tout ce qui permet\naux autres animaux de survivre, sont condamn\u00e9s \u00e0 mourir de froid,\nde faim, de soif, de maladies\u2026 L\u2019humanit\u00e9 va-t-elle\ndispara\u00eetre&nbsp;? \n<\/p>\n\n\n\n<p>\nSurvient alors un \u00e9v\u00e9nement inattendu, les dieux inf\u00e9rieurs, les\nIgigi, esclaves des Anunnaki, condamn\u00e9s au travail pour pourvoir \u00e0\nleurs besoins mat\u00e9riels, se r\u00e9voltent, type gr\u00e8ve g\u00e9n\u00e9rale. Ils\ncrient \u00e0 l\u2019injustice. Le nouveau roi des dieux, Enlil, s\u2019appr\u00eate\n\u00e0 d\u00e9truire les contestataires quand Enki, dieu des arts, a une id\u00e9e\nlumineuse&nbsp;: conservons les humains pour remplacer les Igigi,\ndit-il. Condamnons les au travail. Ils cultiveront la terre,\n\u00e9l\u00e8veront le b\u00e9tail, commerceront, rapporteront les offrandes, y\ncompris humaines, dont nous sommes si friands. Et voil\u00e0 nos humains\n\u00e9ternellement condamn\u00e9s \u00e0 travailler servilement et avec\nsouffrance au service des dieux. \n<\/p>\n\n\n\n<p>\nOn retrouve une m\u00eame condamnation dans la plupart des civilisations\ncomme si un fil rouge invisible les tenait toutes depuis le\nn\u00e9olithique. Ainsi, dans l\u2019hindouisme, nous rencontrons cette\nhistoire d\u2019une chute de l\u2019humain apr\u00e8s la sortie de l\u2019\u00e2ge\nd\u2019or, le \u00ab&nbsp;Satya Yuga&nbsp;\u00bb. On trouve cette m\u00eame id\u00e9e\nd\u2019un paradis perdu en Egypte (le champs de roseaux de R\u00e9), en Iran\n(le verger de Jima), en Chine (sous le souverain He-son), contes\nscandinaves et l\u00e9gendes\u2026 \n<\/p>\n\n\n\n<p>\nEn Gr\u00e8ce, lointain berceau de la pens\u00e9e moderne industrielle, la\ncondamnation de l\u2019humanit\u00e9 au travail adviendrait apr\u00e8s l\u2019\u00ab&nbsp;<em>\u00e2ge\nd\u2019or&nbsp;<\/em>\u00bb d\u00e9crit par le po\u00e8te H\u00e9siode, au viii<sup>e<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle\navant J.-C., qui rapportait la m\u00e9moire des \u00c2ges des M\u00e9taux\u2026 Une\nfois le dieu Chronos vaincu par Zeus, ses ex-favoris, les humains,\nsont d\u00e9test\u00e9s par le nouveau ma\u00eetre de l\u2019Olympe. Ils doivent\nleur salut au vol du feu par Prom\u00e9th\u00e9e. Ainsi peuvent-ils survivre\net rivaliser avec les autres vivants par le travail.  Mais s\u2019ils\nsont sauv\u00e9s, c\u2019est \u00e0 la fa\u00e7on de Prom\u00e9th\u00e9e,  soumis et\nenchain\u00e9 sur un rocher, souffrant pour avoir d\u00e9sob\u00e9i. \n<\/p>\n\n\n\n<p>\nCet esprit magico-religieux venu des plus lointaines s\u00e9dentarisations\na m\u00eame parfois envahi les spiritualit\u00e9s monoth\u00e9istes qui ont\nparfois interpr\u00e9t\u00e9 litt\u00e9ralement la sortie du \u00ab&nbsp;<em>jardin\nd\u2019\u00c9den&nbsp;<\/em>\u00bb de la <em>Gen\u00e8se<\/em> comme une punition\n\u00e9ternelle au travail et \u00e0 la peine au lieu de la penser dans la\ncontinuit\u00e9 de l\u2019appel \u00e0 transformer le monde et \u00e0 la soumettre,\net, pour cela, \u00e0 organiser les moyens de cette transformation.<\/p>\n\n\n\n<p> Ainsi, la tradition, a-t-elle porter ce message de fatalit\u00e9 du travail jusqu\u2019au c\u0153ur de la modernit\u00e9.  Non sans incoh\u00e9rence, puisqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9vidence, comme le notait Aristote, tous les humains ne sont pas contraints au \u00ab\u00a0<em>travail\u00a0<\/em>\u00bb, m\u00eame si certains feignent de confondre par ce mot l\u2019activit\u00e9 de l\u2019esclave et celle du ma\u00eetre qui r\u00e9fl\u00e9chit sur son rocking-chair au nombre de coups de fouet n\u00e9cessaires \u00e0 lui donner pour acc\u00e9l\u00e9rer la production.  Et puisque \u00ab\u00a0cong\u00e9s\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0retraite\u00a0\u00bb indiquent le d\u00e9sir des humains qui travaillent \u00e0 quitter ce statut de moyen de production pour vaquer librement \u00e0 leur occupation. Un d\u00e9sir si fort qu\u2019il fut souvent impos\u00e9 par la violence.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>\u00ab\u00a0Retraite\u00a0\u00bb\u00a0: lutte pour la reconnaissance de soi  et limites<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\nC\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment parce que le travail est pour le plus grand\nnombre globalement p\u00e9nible et ali\u00e9nant, transformant l\u2019humain en\nmoyen de production et non en individu r\u00e9alisant sa libert\u00e9, que la\nquestion du \u00ab&nbsp;<em>retrait&nbsp;<\/em>\u00bb du monde des moyens de\ntravail, fut un progr\u00e8s. Et, pour la m\u00eame raison, celle des\n\u00ab&nbsp;<em>cong\u00e9s&nbsp;<\/em>\u00bb, de l\u2019ancien fran\u00e7ais du X\u00e8me\nsi\u00e8cle \u00ab&nbsp;<em>cumgiet&nbsp;<\/em>\u00bb,qui dit \u00ab&nbsp;<em>l\u2019autorisation\nde s\u2019en aller&nbsp;<\/em>\u00bb. Il s\u2019agit bien dans les deux cas d\u2019une\nsortie du processus du travail, l\u2019une momentan\u00e9e, l\u2019autre\nd\u00e9finitive. Un progr\u00e8s qui signale en m\u00eame temps ses limites\nexistentielles.<\/p>\n\n\n\n<p>\nCertes, imposer la retraite et les cong\u00e9s, avanc\u00e9e de la justice\nsociale, fut un progr\u00e8s r\u00e9el, difficile \u00e0 imposer. \n<\/p>\n\n\n\n<p>\nD\u2019une part, on se heurtait \u00e0 un imaginaire structur\u00e9 depuis le\nn\u00e9olithique qui associait travail et n\u00e9cessit\u00e9. Pourquoi alors\narr\u00eater de travailler&nbsp;? Imaginaire transform\u00e9 par la modernit\u00e9\nqui ajouta l\u2019id\u00e9e que le travail devait \u00eatre c\u00e9l\u00e9br\u00e9 comme\nbienfait pour l\u2019\u00e9panouissement individuel, jusqu\u2019\u00e0 \u00eatre con\u00e7u\nchez un Baudelaire comme sup\u00e9rieur au loisir et seul moyen pour\ncombattre l\u2019ennui. Il n\u2019est pas anodin que cet adage de la\nmodernit\u00e9, \u00ab&nbsp;<em>le travail rend libre&nbsp;<\/em>\u00bb, fut grav\u00e9\n\u00e0 l\u2019entr\u00e9e des camps nazis qui, poussaient la modernit\u00e9 au\nparoxysme comme le nota Hannah Arendt.<\/p>\n\n\n\n<p>\nD\u2019autre part, on se heurtait aux classes dirigeantes qui\nprofitaient du travail humain. Car cette pr\u00e9tendue mal\u00e9diction\nuniverselle de 12 000 ans  a concern\u00e9 in\u00e9galement les individus\nselon leur place sociale. Tout le monde n\u2019\u00e9tait pas condamn\u00e9 au\ntravail et, parmi ceux qui l\u2019\u00e9taient, il existait aussi de grandes\ndisparit\u00e9s. \n<\/p>\n\n\n\n<p>\nLa \u00ab&nbsp;<em>retraite&nbsp;<\/em>\u00bb c(1883 en Allemagne, 1945 en\nFrance..) consacre tardivement tout \u00e0 la fois une victoire humaine\ncontre la structure de l\u2019imaginaire dominant les si\u00e8cles, mais\naussi politique et sociale contre ceux qui trouvaient mille\njustifications pour voir des humains transform\u00e9s en moyens de\nproduction et contribuer ainsi \u00e0 assurer leur propre richesse \n<\/p>\n\n\n\n<p>\nIl n\u2019est pas anodin que l\u2019esclave ne prenne pas de \u00ab&nbsp;retraite&nbsp;\u00bb.\nIl reste jusqu\u2019\u00e0 la mort l\u2019outil de son ma\u00eetre. Le serf quant \u00e0\nlui reste attach\u00e9 \u00e0 sa terre et doit servir jusqu\u2019\u00e0 son tr\u00e9pas\nle seigneur via corv\u00e9es et autres obligations. \n<\/p>\n\n\n\n<p>\nLe salari\u00e9 affirme, lui, dans ce \u00ab&nbsp;<em>retrait&nbsp;<\/em>\u00bb du\ntravail, sa vraie nature humaine, d\u2019individu n\u00e9 libre. Parvenu \u00e0\nla conscience de lui-m\u00eame, il exige de pouvoir sortir \u00e0 un moment\nde sa vie du processus de travail, d\u2019en prendre un cong\u00e9s\noccasionnel ou de se mettre \u00ab&nbsp;<em>en retrait&nbsp;<\/em>\u00bb au\ncr\u00e9puscule de sa vie. Ainsi, affirme-t-il la certitude d\u2019\u00eatre\nexistentiellement autre chose qu\u2019un outil dans un proc\u00e8s de\ntravail. \n<\/p>\n\n\n\n<p>\n Cette sortie de l\u2019ali\u00e9nation de lui-m\u00eame comme moyen de\nproduction est un progr\u00e8s moral ind\u00e9niable mais les limites de la\n\u00ab&nbsp;<em>retraite&nbsp;<\/em>\u00bb apparaissent pourtant \u00e0 la\nr\u00e9flexion. \n<\/p>\n\n\n\n<p>\nLe nom de \u00ab&nbsp;<em>retraite&nbsp;<\/em>\u00bb l\u2019indique: cette position\nest n\u00e9gative. Si la retraite est pos\u00e9e comme \u00ab&nbsp;<em>retrait&nbsp;<\/em>\u00bb\ndes modes de transformation du monde, comme repos&nbsp;\u00e9loign\u00e9 des\nmoyens du travail, comment offrir au retrait\u00e9 les moyens de lib\u00e9rer\nson \u00e9nergie, et donc de parvenir \u00e0 la pleine  reconnaissance de soi\ndans la production d\u2019une \u0153uvre, aussi modeste soit-elle? Il faut\nbien pour cela n\u2019\u00eatre pas \u00ab&nbsp;<em>en retrait&nbsp;<\/em>\u00bb ou\n\u00ab&nbsp;<em>en cong\u00e9s&nbsp;<\/em>\u00bb des modes de production.<\/p>\n\n\n\n<p>\nEn termes de reconnaissance de soi, la formidable imagination des\nretrait\u00e9s pour tenter de r\u00e9gler cette question en s\u2019activant, en\ntrouvant mille fa\u00e7ons d\u2019\u00eatre eux-m\u00eames dans la dur\u00e9e libre de\ncette partie de leur vie qui leur appartient, compense difficilement\nce qui est souvent per\u00e7u par le regard des autres comme une mise \u00e0\nl\u2019\u00e9cart.<\/p>\n\n\n\n<p>\nUne question redoubl\u00e9e par le \u00ab&nbsp;<em>moment&nbsp;<\/em>\u00bb de la\nretraite&nbsp;: 60, 62  64, 65 ans&nbsp;? Certes, la question est\nd\u2019importance pour chacun mais ces datations ont peu \u00e0 voir avec la\nvraie temporalit\u00e9 de la vie qui est, comme le disait Henri Bergson,\nla dur\u00e9e. \n<\/p>\n\n\n\n<p>\nLa retraite vient sur le tard, toujours trop tard, apr\u00e8s la perte\nirr\u00e9m\u00e9diable d\u2019une partie de sa propre vie qui a \u00e9t\u00e9 ali\u00e9n\u00e9e\ndans le monde de la production, comme moyen.  Ainsi, la dur\u00e9e\nindividuelle de la vie et son intensit\u00e9 ont-elles \u00e9t\u00e9, pour le\nplus grand nombre, en grande partie englouties dans la temporalit\u00e9\nsociale de la production, son rythme et ses obligations. \n<\/p>\n\n\n\n<p>\nLe salari\u00e9 devient seulement dans ses cong\u00e9s ou au cr\u00e9puscule de\nsa vie, l\u2019aristocrate de sa vie, celui qu\u2019il aurait pu \u00eatre si\nla naissance, le hasard, ou le d\u00e9veloppement des sciences et des\ntechnologies, auquel r\u00eavait un Aristote, l\u2019avaient permis. \n<\/p>\n\n\n\n<p>\nCette impossibilit\u00e9 d\u2019\u00eatre celui qu\u2019il aurait d\u00fb \u00eatre, ne\nvient pas seulement, ni m\u00eame essentiellement, des rapports de\ndomination r\u00e9els dans la Cit\u00e9. Le \u00ab&nbsp;<em>travail&nbsp;<\/em>\u00bb\nhumain est d\u2019abord la marque d\u2019une humanit\u00e9 sous-d\u00e9velopp\u00e9e\nqui ne pouvait se passer des moyens humains de production pour\nsurvivre et se d\u00e9velopper.  En ce sens il est bel et bien la\ncons\u00e9quence d\u2019une impuissance, transform\u00e9e par l\u2019esprit\nmagico-religieux en mal\u00e9diction. \n<\/p>\n\n\n\n<p>\nC\u2019est avec cela que rompt la r\u00e9volution des Temps contemporains. \n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nous allons partir d\u2019un r\u00eave \u00e9tonnant, celui d\u2019Aristote dans La Politique, et d\u2019une invention symptomatique, le robot homino\u00efde intelligent.<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":207,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[2,4,3],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/leblogdyvesroucaute\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/202"}],"collection":[{"href":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/leblogdyvesroucaute\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/leblogdyvesroucaute\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/leblogdyvesroucaute\/wp-json\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/leblogdyvesroucaute\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=202"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/leblogdyvesroucaute\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/202\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":206,"href":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/leblogdyvesroucaute\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/202\/revisions\/206"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/leblogdyvesroucaute\/wp-json\/wp\/v2\/media\/207"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/leblogdyvesroucaute\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=202"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/leblogdyvesroucaute\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=202"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/leblogdyvesroucaute\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=202"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}