{"id":278,"date":"2020-05-15T14:58:41","date_gmt":"2020-05-15T12:58:41","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/leblogdefrederickcasadesus\/?p=278"},"modified":"2020-05-15T14:58:41","modified_gmt":"2020-05-15T12:58:41","slug":"un-mot-pour-un-autre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/leblogdefrederickcasadesus\/un-mot-pour-un-autre\/","title":{"rendered":"Un mot pour un autre"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Le m\u00e9tier de traduire exige des dispositions singuli\u00e8res. <\/strong><\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p>Quand il parle, Jean Guiloineau charrie, moraines des souvenirs, la lucidit\u00e9 de l\u2019enfance et la sensibilit\u00e9 du guetteur. Quand il \u00e9crit, c\u2019est un fant\u00f4me autant qu\u2019un fr\u00e8re, un compagnon de route : il interpr\u00e8te les \u00e9crivains venus d&rsquo;ailleurs. Il doit, dans certaines circonstances, agencer d\u2019une fa\u00e7on diff\u00e9rente l\u2019\u00e9difice de leurs paragraphes ou la fulgurance de leurs images. Non pour s\u2019immiscer dans leur jeu, mais pour leur \u00eatre fid\u00e8le. Et comme par enchantement, il est ainsi fid\u00e8le \u00e0 lui-m\u00eame. Avez-vous lu le \u00ab&nbsp;Perroquet de Flaubert&nbsp;\u00bb&nbsp;? \u00ab&nbsp;Une saison blanche et s\u00e8che&nbsp;\u00bb&nbsp;? \u00ab&nbsp;Un long chemin vers la Libert\u00e9&nbsp;\u00bb&nbsp;? Julian Barnes, Andr\u00e9 Brink et Nelson Mandela s\u2019expriment en Fran\u00e7ais gr\u00e2ce \u00e0 notre interlocuteur. Jean Guiloineau pratique un art tout de souplesse et de pers\u00e9v\u00e9rance. Il est traducteur.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;\u00abJ\u2019ai traduit sans doute pr\u00e8s de cent trente livres, explique-t-il. C\u2019est un m\u00e9tier que j\u2019ai commenc\u00e9 d\u2019exercer par hasard, il y a plus de quarante ans, \u00e0 l\u2019issue d\u2019un s\u00e9jour en Chine au cours duquel j\u2019avais r\u00e9\u00e9crit des textes classiques de ce pays qu\u2019un groupe d\u2019\u00e9crivains contestataires avaient r\u00e9dig\u00e9s dans notre langue. J\u2019avais beaucoup aim\u00e9 ce travail. On m\u2019a propos\u00e9 de r\u00e9am\u00e9nager un roman chinois pr\u00e9c\u00e9demment traduit en Fran\u00e7ais&nbsp;; j\u2019ai accept\u00e9, cela s\u2019est bien pass\u00e9, \u00e0 partir de l\u00e0, tout s\u2019est encha\u00een\u00e9.&nbsp;\u00bb Traduire oblige \u00e0 comprendre, mieux que le sens profond d\u2019un roman, les intentions d\u2019un cr\u00e9ateur. Il implique une science de la mesure: quand deux mots s\u2019entrechoquent, il est bon de faire na\u00eetre la m\u00eame dissonance dans un autre langage, mais il ne faut pas perdre non plus ce que l\u2019on nomme le fil du discours, l\u2019organisation g\u00e9n\u00e9rale du propos. L\u2019infiniment grand se conjugue au microscopique. <\/p>\n\n\n\n<p>Bien \u00e0 l\u2019abri dans sa tani\u00e8re, un \u00e9crivain fait vivre ce qui lui passe par la t\u00eate, ce qui lui chante. Le traducteur est contraint de s\u2019adapter pour mieux l\u2019adapter. Ce jeu de cache-cache tourne \u00e0 l\u2019intime. A force de traduire un auteur, on devient son ami, m\u00eame si jamais on ne le rencontre. Il arrive aussi que l\u2019amiti\u00e9 vraiment surgisse entre l\u2019\u00e9crivain d\u2019origine et son traducteur. Elle provoque des \u00e9changes. \u00ab&nbsp;Dans l\u2019un des romans d\u2019Andr\u00e9 Brink, un jeune homme noir n\u2019\u00e9prouve le sentiment de libert\u00e9 que gr\u00e2ce \u00e0 un cheval avec lequel il galope, \u00e9voque Jean Guiloineau. Un jour de grande col\u00e8re contre son propre statut, le gar\u00e7on fouette son cheval et celui-ci accepte l\u2019injustice parce qu\u2019il per\u00e7oit qu\u2019elle ne lui est pas vraiment destin\u00e9e. Tandis que j\u2019\u00e9crivais la traduction du livre, ce passage m\u2019a rappel\u00e9 l\u2019analyse que Michel Foucault faisait du comportement du paysan normand dans \u00ab&nbsp;Moi Pierre Rivi\u00e8re\u2026&nbsp;\u00bb. J\u2019en ai fait la remarque \u00e0 Andr\u00e9 Brink, lequel a lu l\u2019ouvrage de Foucault, puis, boulevers\u00e9 par l\u2019analogie des deux situations, a r\u00e9\u00e9crit son chapitre pour l\u2019\u00e9dition fran\u00e7aise&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Traduire permet de v\u00e9rifier qu\u2019il existe une condition humaine, une destin\u00e9e commune aux \u00eatres&nbsp;qui souffrent. Mais l\u2019exercice impose \u00e0 chaque pas de s\u2019\u00e9lever au-dessus des contingences grammaticales. \u00ab&nbsp;Un roman de Toni Morrison s\u2019intitule <em>Song of Solomon<\/em>, explique Jean Guiloineau. Il fut \u00e9dit\u00e9 une premi\u00e8re fois sous le titre <em>La chanson de Salomon<\/em>, parce qu\u2019il raconte l\u2019histoire d\u2019un jeune noir am\u00e9ricain qui, retournant dans son village d\u2019origine, au sud, entend une petite fille qui fredonne une chanson. Quand j\u2019ai retraduit le livre, je l\u2019ai baptis\u00e9 <em>Le chant de Salomon<\/em>, parce que j\u2019ai consid\u00e9r\u00e9 qu\u2019au-del\u00e0 d\u2019une ritournelle, c\u2019est bien du Cantique des cantiques et du roi Salomon qu\u2019il s\u2019agissait. Toni Morrison donne \u00e0 comprendre la lecture que les noirs am\u00e9ricains, au d\u00e9but du vingti\u00e8me si\u00e8cle, se faisaient de la Bible- et que l&rsquo;on retrouve dans certains <em>Spirituals<\/em>, tels que <em>Nobody Knows<\/em>.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>En \u00e9coutant le traducteur, on songe \u00e0 l\u2019arm\u00e9e de biblistes qui, d\u2019un si\u00e8cle \u00e0 l\u2019autre, ont transcrit dans une langue vernaculaire les versets du Livre.&nbsp; Mais Jean Guiloineau nous invite \u00e0 d\u00e9passer cet \u00e9lan, \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir encore un peu plus loin que le bout de notre nez. \u00ab&nbsp;Connaissez-vous Victor Hugo&nbsp;?&nbsp;questionne-t-il. En marge de l\u2019ouvrage qu\u2019il consacre \u00e0 Shakespeare- dont son propre fils traduisait l\u2019\u0153uvre compl\u00e8te, le po\u00e8te a dit l\u2019essentiel au sujet de notre m\u00e9tier.&nbsp;\u00bb <\/p>\n\n\n\n<p>La curiosit\u00e9 piqu\u00e9e, nous voici plongeant dans des volumes rares. A chaque mot, le verbe hugolien nous oblige. Comme toujours avec lui, c\u2019est l\u2019Esprit qui souffle. On ne peut pas tout citer. Mais \u00e0 propos des traducteurs, on choisit cet extrait&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ils font ce qu\u2019ils peuvent. S\u2019ils ne vous disent pas tout, c\u2019est moins leur faute que la v\u00f4tre. Ce n\u2019est pas le public qui fait le po\u00e8te, mais c\u2019est le public qui fait le traducteur. Les traducteurs ont un a\u00efeul illustre, Mo\u00efse. Nous acceptons ce fait contest\u00e9, comme nous acceptons toute l\u2019histoire, contestable, elle aussi, \u00e0 peu pr\u00e8s partout. Mo\u00efse est r\u00e9v\u00e9lateur sous les deux esp\u00e8ces&nbsp;; sur l\u2019Horeb il est traducteur de Dieu, dans la Bible, il est traducteur de Job. H\u00e9 bien, ce traducteur puissant n\u2019est pas libre. Quoique Mo\u00efse et parce que Mo\u00efse. Il ne peut donner au peuple juif toute la t\u00e9m\u00e9raire mise en sc\u00e8ne du ciel, de Dieu et de Satan, telle que Job l\u2019avait imagin\u00e9e. Le traducteur Mo\u00efse adoucit, abr\u00e8ge et retranche, l\u2019arabe se permettant ce que l\u2019h\u00e9breu n\u2019ose risquer. Job est expurg\u00e9 par Mo\u00efse. Le traducteur, en effet, subit son milieu. Le traducteur a pour collaborateur le moment donn\u00e9. Aux intelligences encore peu ouvertes, il faut des demi-traductions comme il leur faut des demi-religions. Aux intelligences adultes et arriv\u00e9es \u00e0 la compl\u00e8te croissance, il faut tout le texte, de m\u00eame qu\u2019en religion il leur faut tout le logos. La jupe d\u2019Isis ne se l\u00e8ve pas aux enfants. Quand vous serez grands, quand vous serez des hommes pour de vrai, quand vous serez des peuples sachant qui vous \u00eates, on vous dira tout.&nbsp;\u00bb Victor Hugo, h\u00e9las&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-embed-youtube wp-block-embed is-type-video is-provider-youtube wp-embed-aspect-4-3 wp-has-aspect-ratio\"><div class=\"wp-block-embed__wrapper\">\n<iframe loading=\"lazy\" title=\"CLAUDE NOUGARO nobody knows (live)\" width=\"500\" height=\"375\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/MSNx7zyegpk?feature=oembed\" frameborder=\"0\" allow=\"accelerometer; autoplay; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture\" allowfullscreen><\/iframe>\n<\/div><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le m\u00e9tier de traduire exige des dispositions singuli\u00e8res.<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":281,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0},"categories":[2],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/leblogdefrederickcasadesus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/278"}],"collection":[{"href":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/leblogdefrederickcasadesus\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/leblogdefrederickcasadesus\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/leblogdefrederickcasadesus\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/leblogdefrederickcasadesus\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=278"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/leblogdefrederickcasadesus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/278\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":285,"href":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/leblogdefrederickcasadesus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/278\/revisions\/285"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/leblogdefrederickcasadesus\/wp-json\/wp\/v2\/media\/281"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/leblogdefrederickcasadesus\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=278"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/leblogdefrederickcasadesus\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=278"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/leblogdefrederickcasadesus\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=278"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}