{"id":1262,"date":"2021-06-03T11:44:28","date_gmt":"2021-06-03T09:44:28","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/leblogdefrederickcasadesus\/?p=1262"},"modified":"2021-07-01T09:59:12","modified_gmt":"2021-07-01T07:59:12","slug":"flaubert-corps-et-ame","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/leblogdefrederickcasadesus\/flaubert-corps-et-ame\/","title":{"rendered":"Flaubert, corps et \u00e2me"},"content":{"rendered":"\n<p>Deux si\u00e8cles d\u00e9j\u00e0. Le bicentenaire de la naissance de Flaubert, \u00e0 n\u2019en pas douter, suscitera les \u00e9loges avec plus de chaleur que d\u2019autres anniversaires. Est-il adul\u00e9, ce ronchon formidable\u00a0? Aim\u00e9, plut\u00f4t. Pour ses d\u00e9fauts d\u2019abord, qui r\u00e9v\u00e8lent une difficult\u00e9 d\u2019\u00eatre \u00e0 faire passer Cocteau pour un homme tranquille. Pour sa modernit\u00e9 surtout. Quand les fondateurs du grand roman de France- Honor\u00e9, Victor et consorts- \u00e9difiaient les g\u00e9n\u00e9rations futures en d\u00e9crivant les ambitions voraces ou l\u2019h\u00e9ro\u00efsme exalt\u00e9 de personnages hors du commun, lui se contentait de saisir la mis\u00e8re morale et la m\u00e9diocrit\u00e9 de son temps. Les naturalistes auraient plus tard un souci du trivial \u00e0 vous tirer des larmes. Lui se tenait \u00e0 distance, arm\u00e9 d\u2019un bon sourire o\u00f9 se lisait la tristesse, musicien des mots cherchant l\u2019agencement parfait du sens et des sons. De l\u00e0 vient sa puissance.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0<em>Tout jeune, Gustave exprime dans ses premiers \u00e9crits une m\u00e9lancolie li\u00e9e au d\u00e9go\u00fbt de la vie, <\/em>nous explique Michel Winock dans son nouvel ouvrage, <strong>Le monde selon Flaubert<\/strong> (Tallandier, 295 p. 19,90\u20ac). <em>Cette d\u00e9sesp\u00e9rance, qu\u2019il portera en lui jusqu\u2019\u00e0 la\u00a0 fin de ses jours, se r\u00e9v\u00e8le ins\u00e9parable d\u2019une aspiration \u00e0 l\u2019Absolu. Pour comprendre Flaubert, il convient de ne jamais perdre de vue ces deux p\u00f4les de son esprit\u00a0: l\u2019ex\u00e9cration de son si\u00e8cle qui ressemble souvent \u00e0 une aversion pour l\u2019existence elle-m\u00eame et la qu\u00eate passionn\u00e9e d\u2019une transcendance qui se r\u00e9v\u00e8le tr\u00e8s t\u00f4t celle de l\u2019Art.\u00a0<\/em>\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Un fils de chirurgien ne saurait voir, d\u00e8s son plus jeune \u00e2ge, des agonisants cracher le sang, des cadavres s&rsquo;amonceler pr\u00e8s de sa chambre, et s\u2019en laisser compter sur les charmes du sablier qui s\u2019\u00e9coule. \u00ab\u00a0<em>Depuis que nous nous sommes dit que nous nous aimions tu te demandes d\u2019o\u00f9 vient ma r\u00e9serve \u00e0 ajouter \u00ab\u00a0pour toujours\u00a0\u00bb<\/em>, \u00e9crit Gustave \u00e0 Louise Colet le 6 ao\u00fbt 1846. <em>Pourquoi\u00a0? C\u2019est que je devine l\u2019avenir, moi. C\u2019est que sans cesse l\u2019antith\u00e8se se dresse devant mes yeux. Je n\u2019ai jamais vu un enfant sans penser qu\u2019il deviendrait vieillard ni un berceau sans songer \u00e0 une tombe. La contemplation d\u2019une femme nue me fait r\u00eaver \u00e0 son squelette. C\u2019est ce qui fait que les spectacles joyeux me rendent tristes et que les spectacles tristes m\u2019affectent peu.\u00a0<\/em>\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>La foi n\u2019est pas son affaire\u00a0: son p\u00e8re \u00e9tait ath\u00e9e, sa m\u00e8re a cess\u00e9 de croire le jour o\u00f9, justement, son mari mourut. Mais n\u2019allons pas conclure \u00e0 l\u2019esprit sectaire. \u00ab\u00a0<em>Flaubert n\u2019est pas l\u2019ennemi de la religion,<\/em> note encore Michel Winock, <em>il la respecte comme un sentiment naturel, comme un fait sociologique et anthropologique, mais le monde lui para\u00eet si horrible qu\u2019il ne peut concevoir son origine divine. Au fond, il accorde plus de cr\u00e9dit au diable.<\/em>\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Avec un tel p\u00e9digr\u00e9e, l\u2019\u00e9crivain semble tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9 du protestantisme. Deux \u00e9l\u00e9ments pourtant r\u00e9v\u00e8lent, \u00e0 d\u00e9faut d\u2019un cousinage, une affinit\u00e9 de regard. Une furieuse d\u00e9testation de la b\u00eatise pour commencer. Flaubert jamais ne juge, instruit du fait que la b\u00eatise est universelle, mais se moque \u00e0-tire-larigot. Son <em><strong>Dictionnaire des id\u00e9es re\u00e7ues<\/strong><\/em>, prolongement de <strong>Bouvard et P\u00e9uchet<\/strong>&#8211; deux \u0153uvres posthumes, h\u00e9las inachev\u00e9es- rassemble des banalit\u00e9s qui font rire. \u00ab\u00a0Imp\u00e9ratrices\u00a0: toutes belles\u00a0\u00bb\u00a0; \u00ab\u00a0Incendies\u00a0: un spectacle \u00e0 voir.\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0Jans\u00e9nisme\u00a0: on ne sait pas ce que c\u2019est, mais il est tr\u00e8s chic d\u2019en parler\u00a0\u00bb\u00a0; \u00ab\u00a0Prose\u00a0: plus facile \u00e0 faire que les vers\u00a0\u00bb. A cela bien s\u00fbr il faut ajouter la qu\u00eate inlassable du sublime par un travail de titan. Certes, on n\u2019ira pas pr\u00e9tendre que tous les fous de labeur sont des disciples de Calvin. \u00a0Mais cet alliage de la besogne et de la recherche du Beau touche un point sensible de notre culture.<\/p>\n\n\n\n<p>En quelques pages admiratives, Michel Winock analyse la m\u00e9thode suivie par Flaubert: la traque des r\u00e9p\u00e9titions, des assonances, le souci de la forme, la constante prospection du Vrai. Le g\u00e9ant de Croisset ne fut pas d\u2019embl\u00e9e compris. Le triomphe de <strong>Madame Bovary<\/strong>, le succ\u00e8s des <strong>Trois contes<\/strong>, encadrent d\u2019immenses douleurs publiques et critiques. Il n\u2019en reste pas moins que la post\u00e9rit\u00e9 lui a rendu justice. \u00ab<em>V\u00e9rit\u00e9, impersonnalit\u00e9, asc\u00e8se du styliste, regard ironique sur le monde sont devenus des crit\u00e8res de cr\u00e9ation<\/em>\u00bb souligne Michel Winock.<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd\u2019hui, la lecture de Flaubert est devenue le talisman que l\u2019on s\u2019\u00e9change, entre amoureux des sortil\u00e8ges. Il suffit d&rsquo;un incipit pour aller loin: \u00ab <em>C\u2019\u00e9tait \u00e0 M\u00e9gara, faubourg de Carthage, dans les jardins d\u2019Hamilcar. Les soldats qu\u2019il avait command\u00e9s en Sicile se donnaient un grand festin pour c\u00e9l\u00e9brer le jour de la bataille d\u2019\u00c9ryx, et comme le ma\u00eetre \u00e9tait absent et qu\u2019ils se trouvaient nombreux, ils mangeaient et ils buvaient en pleine libert\u00e9.\u00a0<\/em>\u00bb De surcro\u00eet, qui n\u2019a pas murmur\u00e9, par un apr\u00e8s-midi de printemps, comme pour lui-m\u00eame, \u00e0 l\u2019approche de l\u2019\u00eatre\u00a0d\u00e9sir\u00e9: \u00ab<em>\u00a0Ce fut comme une apparition\u00a0: Elle \u00e9tait assise, au milieu du banc, toute seule\u00a0; ou du moins il ne distingua personne, dans l&rsquo;\u00e9blouissement que lui envoy\u00e8rent ses yeux. En m\u00eame temps qu&rsquo;il passait, elle leva la t\u00eate\u00a0; il fl\u00e9chit involontairement les \u00e9paules\u00a0; et, quand il se fut mis plus loin, du m\u00eame c\u00f4t\u00e9, il la regarda. Elle avait un large chapeau de paille, avec des rubans roses qui palpitaient au vent derri\u00e8re elle. Ses bandeaux noirs, contournant la pointe de ses grands sourcils, descendaient tr\u00e8s bas et semblaient presser amoureusement l&rsquo;ovale de sa figure. Sa robe de mousseline claire, tachet\u00e9e de petits pois, se r\u00e9pandait \u00e0 plis nombreux. Elle \u00e9tait en train de broder quelque chose\u00a0; et son nez droit, son menton, toute sa personne se d\u00e9coupait sur le fond de l&rsquo;air bleu.\u00a0<\/em>\u00bb  Flaubert, ou l\u2019\u00e9ternit\u00e9 de la litt\u00e9rature. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Deux si\u00e8cles d\u00e9j\u00e0. 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