{"id":517,"date":"2019-11-28T11:36:16","date_gmt":"2019-11-28T10:36:16","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/journaldunpasteurconcordataire\/?p=517"},"modified":"2019-11-28T17:21:28","modified_gmt":"2019-11-28T16:21:28","slug":"deux-textes-anti-protestants-de-baudelaire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/journaldunpasteurconcordataire\/deux-textes-anti-protestants-de-baudelaire\/","title":{"rendered":"Deux textes anti-protestants de Charles Baudelaire (1853 et 1857)"},"content":{"rendered":"\n<p>De Ronsard \u00e0 Claudel, il existe une tradition po\u00e9tique anti-protestante illustr\u00e9e ici par deux (beaux) textes de Baudelaire.<\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p>Le premier de ces textes, directement anti-protestant est en prose, le second, indirectement anti-protestant, est en vers. Les passages relevant du sujet sont en caract\u00e8re gras.<\/p>\n\n\n\n<div style=\"height:100px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<p><strong>Morale du joujou<\/strong> (<em>Le Monde litt\u00e9raire<\/em>, 17 avril 1853)<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a bien des ann\u00e9es, &#8211; combien ? je n&rsquo;en sais rien ; cela remonte aux temps n\u00e9buleux de la premi\u00e8re enfance, &#8211; je fus emmen\u00e9 par ma m\u00e8re, en visite chez une dame Panckoucke. \u00c9tait-ce la m\u00e8re, la femme, la belle-soeur du Panckoucke actuel ? Je l&rsquo;ignore. Je me souviens que c&rsquo;\u00e9tait dans un h\u00f4tel tr\u00e8s calme, un de ces h\u00f4tels o\u00f9 l&rsquo;herbe verdit les coins de la cour, dans une rue silencieuse, la rue des Poitevins. Cette maison passait pour tr\u00e8s hospitali\u00e8re, et \u00e0 de certains jours elle devenait lumineuse et bruyante. J&rsquo;ai beaucoup entendu parler d&rsquo;un bal masqu\u00e9 o\u00f9 M. Alexandre Dumas, qu&rsquo;on appelait alors le jeune auteur d&rsquo;<em>Henry III<\/em>, produisit un grand effet, avec Mlle \u00c9lisa Mercoeur \u00e0 son bras, d\u00e9guis\u00e9e en page.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me rappelle tr\u00e8s distinctement que cette dame \u00e9tait habill\u00e9e de velours et de fourrure. Au bout de quelque temps, elle dit :\u00abVoici un petit gar\u00e7on \u00e0 qui je veux donner quelque chose, afin qu&rsquo;il se souvienne de moi\u00bb. Elle me prit par la main et nous travers\u00e2mes plusieurs pi\u00e8ces ; puis elle ouvrit la porte d&rsquo;une chambre o\u00f9 s&rsquo;offrait un spectacle extraordinaire et vraiment f\u00e9erique. Les murs ne se voyaient pas, tellement ils \u00e9taient rev\u00eatus de joujoux. Le plafond disparaissait sous une floraison de joujoux qui pendaient comme des stalactites merveilleuses. Le plancher offrait \u00e0 peine un \u00e9troit sentier o\u00f9 poser les pieds. Il y avait l\u00e0 un monde de jouets de toute esp\u00e8ce, depuis les plus chers jusqu&rsquo;aux plus modestes, depuis les plus simples jusqu&rsquo;aux plus compliqu\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00abVoici, dit-elle, le tr\u00e9sor des enfants. J&rsquo;ai un petit budget qui leur est consacr\u00e9, et quand un gentil petit gar\u00e7on vient me voir, je l&rsquo;am\u00e8ne ici, afin qu&rsquo;il emporte un souvenir de moi.<br>Choisissez\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Avec cette admirable et lumineuse promptitude qui caract\u00e9rise les enfants, chez qui le d\u00e9sir, la d\u00e9lib\u00e9ration et l&rsquo;action ne font, pour ainsi dire, qu&rsquo;une seule facult\u00e9, par laquelle ils se distinguent des hommes d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9s, en qui, au contraire, la d\u00e9lib\u00e9ration mange presque tout le temps, &#8211; je m&#8217;emparai imm\u00e9diatement du plus beau, du plus cher, du plus voyant, du plus frais, du plus bizarre des joujoux. Ma m\u00e8re se r\u00e9cria sur mon indiscr\u00e9tion et s&rsquo;opposa obstin\u00e9ment \u00e0 ce que je l&#8217;emportasse. Elle voulait que je me contentasse d&rsquo;un objet infiniment m\u00e9diocre. Mais je ne pouvais y consentir, et, pour tout accorder, je me r\u00e9signai \u00e0 un&nbsp;<em>juste-milieu<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Il m&rsquo;a souvent pris la fantaisie de conna\u00eetre tous les&nbsp;<em>gentils petits gar\u00e7ons<\/em>&nbsp;qui, ayant actuellement travers\u00e9 une bonne partie de la cruelle vie, manient depuis longtemps autre chose que des joujoux, et dont l&rsquo;insoucieuse enfance a puis\u00e9 autrefois un souvenir dans le tr\u00e9sor de Mme Panckoucke.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette aventure est cause que je ne puis m&rsquo;arr\u00eater devant un magasin de jouets et promener mes yeux dans l&rsquo;inextricable fouillis de leurs formes bizarres et de leurs couleurs disparates, sans penser \u00e0 la dame habill\u00e9e de velours et de fourrure, qui m&rsquo;appara\u00eet comme la F\u00e9e du joujou.<\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;ai gard\u00e9 d&rsquo;ailleurs une affection durable et une admiration raisonn\u00e9e pour cette statuaire singuli\u00e8re, qui, par la propret\u00e9 lustr\u00e9e, l&rsquo;\u00e9clat aveuglant des couleurs, la violence dans le geste et la d\u00e9cision dans le galbe, repr\u00e9sente si bien les id\u00e9es de l&rsquo;enfance sur la beaut\u00e9. Il y a dans un grand magasin de joujoux une gaiet\u00e9 extraordinaire qui le rend pr\u00e9f\u00e9rable \u00e0 un bel appartement bourgeois. Toute la vie en miniature ne s&rsquo;y trouve-t-elle pas, et beaucoup plus color\u00e9e, nettoy\u00e9e et luisante que la vie r\u00e9elle ? On y voit des jardins, des th\u00e9\u00e2tres, de belles toilettes, des yeux purs comme le diamant, des joues allum\u00e9es par le fard, des dentelles charmantes, des voitures, des \u00e9curies, des \u00e9tables, des ivrognes, des charlatans, des banquiers, des com\u00e9diens, des polichinelles qui ressemblent \u00e0 des feux d&rsquo;artifice, des cuisines, et des arm\u00e9es enti\u00e8res, bien disciplin\u00e9es, avec de la cavalerie et de l&rsquo;artillerie.<\/p>\n\n\n\n<p>Tous les enfants parlent \u00e0 leurs joujoux ; les joujoux deviennent acteurs dans le grand drame de la vie, r\u00e9duit par la chambre noire de leur petit cerveau. Les enfants t\u00e9moignent par leurs jeux de leur grande facult\u00e9 d&rsquo;abstraction et de leur haute puissance imaginative. Ils jouent sans joujoux. Je ne veux pas parler de ces petites filles qui jouent \u00e0 la madame, se rendent des visites, se pr\u00e9sentent leurs enfants imaginaires et parlent de leurs toilettes. Les pauvres petites imitent leurs mamans ; elles pr\u00e9ludent d\u00e9j\u00e0 leur immortelle pu\u00e9rilit\u00e9 future, est aucune d&rsquo;elles, \u00e0 coup s\u00fbr, ne deviendra ma femme. &#8211; Mais la diligence, l&rsquo;\u00e9ternel drame de la diligence jou\u00e9 avec des chaises : la diligence chaise, chevaux-chaises, les voyageurs-chaises ; il n&rsquo;y a que le postillon de vivant !<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;attelage reste immobile, et cependant il d\u00e9vore avec une rapidit\u00e9 br\u00fblante des espaces fictifs. Quelle simplicit\u00e9 de mise en sc\u00e8ne ! et n&rsquo;y a-t-il pas de quoi faire rougir de son impuissante imagination ce public blas\u00e9 qui exige des th\u00e9\u00e2tres une perfection physique et m\u00e9canique, et ne con\u00e7oit pas que les pi\u00e8ces de Shakespeare puissent rester belles avec un appareil d&rsquo;une simplicit\u00e9 barbare ?<\/p>\n\n\n\n<p>Et les enfants qui jouent \u00e0 la guerre ! non pas dans les Tuileries avec de vrais fusils et de vrais sabres, je parle de l&rsquo;enfant solitaire qui gouverne et m\u00e8ne \u00e0 lui seul au combat deux arm\u00e9es. Les soldats peuvent \u00eatre des bouchons, des dominos, des pions, des osselets ; les fortifications seront des planches, des livres, etc., les projectiles, des billes ou toute autre chose ; il y aura des morts, des trait\u00e9s de paix, des otages, des prisonniers, des imp\u00f4ts. J&rsquo;ai remarqu\u00e9 chez plusieurs enfants la croyance que ce qui constituait une d\u00e9faite ou une victoire \u00e0 la guerre, c&rsquo;\u00e9tait le plus ou moins grand nombre de morts. Plus tard, m\u00eal\u00e9s \u00e0 la vie universelle, oblig\u00e9s eux-m\u00eames de battre pour n&rsquo;\u00eatre pas battus, ils sauront qu&rsquo;une victoire est souvent incertaine, et qu&rsquo;elle n&rsquo;est une vraie victoire que si elle est pour ainsi dire le sommet d&rsquo;un plan inclin\u00e9, o\u00f9 l&rsquo;arm\u00e9e glissera d\u00e9sormais avec une vitesse miraculeuse, ou bien le premier terme d&rsquo;une progression infiniment croissante.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette facilit\u00e9 \u00e0 contenter son imagination t\u00e9moigne de la spiritualit\u00e9 de l&rsquo;enfance dans ses conceptions artistiques. Le joujou est la premi\u00e8re initiation de l&rsquo;enfant \u00e0 l&rsquo;art, ou plut\u00f4t c&rsquo;en est pour lui la premi\u00e8re r\u00e9alisation, et, l&rsquo;\u00e2ge m\u00fbr venu, les r\u00e9alisations perfectionn\u00e9es ne donneront pas \u00e0 son esprit les m\u00eames chaleurs, ni les m\u00eames enthousiasmes, ni la m\u00eame croyance.<\/p>\n\n\n\n<p>Et m\u00eame, analysez cet immense&nbsp;<em>mundus<\/em>&nbsp;enfantin, consid\u00e9rez le joujou barbare, le joujou primitif, o\u00f9 pour le fabricant le probl\u00e8me consistait \u00e0 construire une image aussi approximative que possible avec des \u00e9l\u00e9ments aussi simples, aussi peu co\u00fbteux que possible : par exemple le polichinelle plat, m\u00fb par un seul fil ; les forgerons qui battent l&rsquo;enclume ; le cheval et son cavalier en trois morceaux, quatre chevilles pour les jambes, la queue du cheval formant un sifflet et quelquefois le cavalier portant une petite plume, ce qui est un grand luxe ; &#8211; c&rsquo;est le joujou \u00e0 cinq sous, \u00e0 deux sous, \u00e0 un sou. &#8211; Croyez-vous que ces images simples cr\u00e9ent une moindre r\u00e9alit\u00e9 dans l&rsquo;esprit de l&rsquo;enfant que ces merveilles du jour de l&rsquo;an, qui sont plut\u00f4t un hommage de la servilit\u00e9 parasitique \u00e0 la richesse des parents qu&rsquo;un cadeau \u00e0 la po\u00e9sie enfantine ?<\/p>\n\n\n\n<p>Tel est le joujou du pauvre. Quand vous sortirez le matin avec l&rsquo;intention d\u00e9cid\u00e9e de fl\u00e2ner solitairement sur les grandes routes, remplissez vos poches de ces petites inventions, et le long des cabarets, au pied des arbres, faites-en hommage aux enfants inconnus et pauvres que vous rencontrerez. Vous verrez leurs yeux s&rsquo;agrandir d\u00e9mesur\u00e9ment. D&rsquo;abord ils n&rsquo;oseront pas prendre, ils douteront de leur bonheur ; puis leurs mains happeront avidement le cadeau, et ils s&rsquo;enfuiront comme font les chats qui vont manger loin de vous le morceau que vous leur avez donn\u00e9, ayant appris \u00e0 se d\u00e9fier de l&rsquo;homme. C&rsquo;est l\u00e0 certainement un grand divertissement.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 propos du joujou du pauvre, j&rsquo;ai vu quelque chose de plus simple encore, mais de plus triste que le joujou \u00e0 un sou, &#8211; c&rsquo;est le joujou vivant. Sur une route, derri\u00e8re la grille d&rsquo;un beau jardin, au bout duquel apparaissait un joli ch\u00e2teau, se tenait un enfant beau et frais, habill\u00e9 de ces v\u00eatements de campagne pleins de coquetterie. Le luxe, l&rsquo;insouciance, et le spectacle habituel de la richesse rendent ces enfants-l\u00e0 si jolis qu&rsquo;on ne les croirait pas faits de la m\u00eame p\u00e2te que les enfants de la m\u00e9diocrit\u00e9 ou de la pauvret\u00e9. \u00c0 c\u00f4t\u00e9 de lui gisait sur l&rsquo;herbe un joujou splendide aussi frais que son ma\u00eetre, verni, dor\u00e9, avec une belle robe, et couvert de plumets et de verroterie. Mais l&rsquo;enfant ne s&rsquo;occupait pas de son joujou, et voici ce qu&rsquo;il regardait : de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de la grille, sur la route, entre chardons et orties, il y avait un autre enfant, sale, assez ch\u00e9tif, un de ces marmots sur lesquels la morve se fraye lentement un chemin dans la crasse et la poussi\u00e8re. \u00c0 travers ces barreaux de fer symboliques, l&rsquo;enfant pauvre montrait \u00e0 l&rsquo;enfant riche son joujou, que celui-ci examinait avidement comme un objet rare et inconnu. Or ce joujou que le petit souillon aga\u00e7ait, agitait et secouait dans une bo\u00eete grill\u00e9e, \u00e9tait un rat vivant ! Les parents par \u00e9conomie, avaient tir\u00e9 le joujou de la vie elle-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>Je crois que g\u00e9n\u00e9ralement les enfants agissent sur leurs joujoux, en d&rsquo;autres termes, que leur choix est dirig\u00e9 par des dispositions et des d\u00e9sirs, vagues, il est vrai, non pas formul\u00e9s, mais tr\u00e8s r\u00e9els. Cependant je n&rsquo;affirmerais pas que le contraire n&rsquo;ait pas lieu, c&rsquo;est-\u00e0-dire que les joujoux n&rsquo;agissent pas sur l&rsquo;enfant, surtout dans le cas de pr\u00e9destination litt\u00e9raire ou artistique. Il ne serait pas \u00e9tonnant qu&rsquo;un enfant de cette sorte, \u00e0 qui ses parents donneraient principalement des th\u00e9\u00e2tres, pour qu&rsquo;il p\u00fbt continuer seul le plaisir du spectacle et des marionnettes, s&rsquo;accoutum\u00e2t d\u00e9j\u00e0 \u00e0 consid\u00e9rer le th\u00e9\u00e2tre comme la forme la plus d\u00e9licieuse du beau.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est une esp\u00e8ce de joujou qui tend \u00e0 se multiplier depuis quelque temps, et dont je n&rsquo;ai \u00e0 dire ni bien ni mal. Je veux parler du joujou scientifique. Le principal d\u00e9faut de ces joujoux est d&rsquo;\u00eatre chers. Mais ils peuvent amuser longtemps, et d\u00e9velopper dans le cerveau de l&rsquo;enfant le go\u00fbt des effets merveilleux et surprenants. Le st\u00e9r\u00e9oscope, qui donne en ronde bosse une image plane, est de ce nombre. Il date maintenant de quelques ann\u00e9es. Le ph\u00e9nakisticope, plus ancien, est moins connu. Supposez un mouvement quelconque, par exemple un exercice de danseur ou de jongleur, divis\u00e9 et d\u00e9compos\u00e9 en un certain nombre de mouvements ; supposez que chacun de ces mouvements, &#8211; au nombre de vingt, si vous voulez, &#8211; soit repr\u00e9sent\u00e9 par une figure enti\u00e8re du jongleur ou du danseur, et qu&rsquo;ils soient tous dessin\u00e9s autour d&rsquo;un cercle de carton. Ajustez ce cercle, ainsi qu&rsquo;un autre cercle trou\u00e9, \u00e0 distances \u00e9gales, de vingt petites fen\u00eatres, \u00e0 un pivot au bout d&rsquo;un manche que vous tenez comme on tient un \u00e9cran devant le feu. Les vingt petites figures, repr\u00e9sentant le mouvement d\u00e9compos\u00e9 d&rsquo;une seule figure, se refl\u00e8tent dans une glace situ\u00e9e en face de vous. Appliquez votre oeil \u00e0 la hauteur des petites fen\u00eatres, et faites tourner rapidement les cercles. La rapidit\u00e9 de la rotation transforme les vingt ouvertures en une seule circulaire, \u00e0 travers laquelle vous voyez se r\u00e9fl\u00e9chir dans la glace vingt figures dansantes, exactement semblables et ex\u00e9cutant les m\u00eames mouvements avec une pr\u00e9cision fantastique. Chaque petite figure a b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 des dix-neuf autres. Sur le cercle, elle tourne, et sa rapidit\u00e9 la rend invisible ; dans la glace, vue \u00e0 travers la fen\u00eatre tournante, elle est immobile, ex\u00e9cutant en place tous les mouvements distribu\u00e9s entre les vingt figures. Le nombre des tableaux qu&rsquo;on peut cr\u00e9er ainsi est infini.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Je voudrais bien dire quelques mots des moeurs des enfants relativement \u00e0 leurs joujoux, et des id\u00e9es des parents dans cette \u00e9mouvante question. &#8211; Il y a des parents qui n&rsquo;en veulent jamais donner. Ce sont des personnes graves, excessivement graves, qui n&rsquo;ont pas \u00e9tudi\u00e9 la nature, et qui rendent g\u00e9n\u00e9ralement malheureux tous les gens qui les entourent. Je ne sais pourquoi je me figure qu&rsquo;elles puent le protestantisme. Elles ne connaissent pas et ne permettent pas les moyens po\u00e9tiques de passer le temps. Ce sont les m\u00eames gens qui donneraient volontiers un franc \u00e0 un pauvre, \u00e0 condition qu&rsquo;il s&rsquo;\u00e9touff\u00e2t avec du pain, et lui refuseront toujours deux sous pour se d\u00e9salt\u00e9rer au cabaret. Quand je pense \u00e0 une certaine classe de personnes ultra-raisonnables et anti-po\u00e9tiques par qui j&rsquo;ai tant souffert, je sens toujours la haine pincer et agiter mes nerfs.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Il y a d&rsquo;autres parents qui consid\u00e8rent les joujoux comme des objets d&rsquo;adoration muette ; il y a des habits qu&rsquo;il est au moins permis de mettre le dimanche ; mais les joujoux doivent se m\u00e9nager bien autrement ! Aussi \u00e0 peine l&rsquo;ami de la maison a-t-il d\u00e9pos\u00e9 son offrande dans le tablier de l&rsquo;enfant, que la m\u00e8re f\u00e9roce et \u00e9conome se pr\u00e9cipite dessus, le met dans une armoire, et dit : C&rsquo;est trop beau pour ton \u00e2ge ;&nbsp;<em>tu t&rsquo;en serviras quand tu seras grand !<\/em>&nbsp;Un de mes amis m&rsquo;avoua qu&rsquo;il n&rsquo;avait jamais pu jouir de ses joujoux. &#8211; Et quand je suis devenu grand, ajoutait-il, j&rsquo;avais autre chose \u00e0 faire. &#8211; Du reste, il y a des enfants qui font d&rsquo;eux-m\u00eames la m\u00eame chose : ils n&rsquo;usent pas de leurs joujoux, ils les \u00e9conomisent, ils les mettent en ordre, en font des biblioth\u00e8ques et des mus\u00e9es, et les montrent de temps \u00e0 autre \u00e0 leurs petits amis en les priant&nbsp;<em>de ne pas toucher<\/em>. Je me d\u00e9fierais volontiers de ces&nbsp;<em>enfants-hommes<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>La plupart des marmots veulent surtout&nbsp;<em>voir l&rsquo;\u00e2me<\/em>, les uns au bout de quelque temps d&rsquo;exercice, les autres&nbsp;<em>tout de suite<\/em>. C&rsquo;est la plus ou moins rapide invasion de ce d\u00e9sir qui fait la plus ou moins grande long\u00e9vit\u00e9 du joujou. Je ne me sens pas le courage de bl\u00e2mer cette manie enfantine : c&rsquo;est une premi\u00e8re tendance m\u00e9taphysique. Quand ce d\u00e9sir s&rsquo;est fich\u00e9 dans la moelle c\u00e9r\u00e9brale de l&rsquo;enfant, il remplit ses doigts et ses ongles d&rsquo;une agilit\u00e9 et d&rsquo;une force singuli\u00e8res. L&rsquo;enfant tourne, retourne son joujou, il le gratte, il le secoue, le cogne contre les murs, le jette par terre. De temps en temps il lui fait recommencer ses mouvements m\u00e9caniques, quelquefois en sens inverse. La vie merveilleuse s&rsquo;arr\u00eate. L&rsquo;enfant, comme le peuple qui assi\u00e8ge les Tuileries, fait un supr\u00eame effort ; enfin il l&rsquo;entrouve, il est le plus fort. Mais&nbsp;<em>o\u00f9 est l&rsquo;\u00e2me<\/em>&nbsp;? C&rsquo;est ici que commencent l&rsquo;h\u00e9b\u00e9tement et la tristesse.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y en a d&rsquo;autres qui cassent tout de suite le joujou \u00e0 peine mis dans leurs mains, \u00e0 peine examin\u00e9 ; et quant \u00e0 ceux-l\u00e0, j&rsquo;avoue que j&rsquo;ignore le sentiment myst\u00e9rieux qui les fait agir. Sont-ils pris d&rsquo;une col\u00e8re superstitieuse contre ces menus objets qui imitent l&rsquo;humanit\u00e9, ou bien leur font-ils subir une esp\u00e8ce d&rsquo;\u00e9preuve ma\u00e7onnique avant de les introduire dans la vie enfantine ? &#8211;&nbsp;<em>Puzzling question !<\/em><br><\/p>\n\n\n\n<div style=\"height:100px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<p><strong>Les Phares<\/strong> (<em>Les Fleurs du mal, <\/em>1857)<\/p>\n\n\n\n<p>Rubens, fleuve d\u2019oubli, jardin de la paresse,<br>Oreiller de chair fra\u00eeche o\u00f9 l\u2019on ne peut aimer,<br>Mais o\u00f9 la vie afflue et s\u2019agite sans cesse,<br>Comme l\u2019air dans le ciel et la mer dans la mer ;<br><br>L\u00e9onard de Vinci, miroir profond et sombre,<br>O\u00f9 des anges charmants, avec un doux souris<br>Tout charg\u00e9 de myst\u00e8re, apparaissent \u00e0 l\u2019ombre<br>Des glaciers et des pins qui ferment leur pays,<br><br><strong>Rembrandt, triste h\u00f4pital tout rempli de murmures,<br>Et d\u2019un grand crucifix d\u00e9cor\u00e9 seulement,<br>O\u00f9 la pri\u00e8re en pleurs s\u2019exhale des ordures,<br>Et d\u2019un rayon d\u2019hiver travers\u00e9 brusquement ;<\/strong><br><br>Michel-Ange, lieu vague o\u00f9 l\u2019on voit des Hercules<br>Se m\u00ealer \u00e0 des Christs, et se lever tout droits<br>Des fant\u00f4mes puissants qui dans les cr\u00e9puscules<br>D\u00e9chirent leur suaire en \u00e9tirant leurs doigts ;<br><br>Col\u00e8res de boxeur, impudences de faune,<br>Toi qui sus ramasser la beaut\u00e9 des goujats,<br>Grand coeur gonfl\u00e9 d\u2019orgueil, homme d\u00e9bile et jaune,<br>Puget, m\u00e9lancolique empereur des for\u00e7ats,<br><br>Watteau, ce carnaval o\u00f9 bien des coeurs illustres,<br>Comme des papillons, errent en flamboyant,<br>D\u00e9cors frais et l\u00e9gers \u00e9clair\u00e9s par des lustres<br>Qui versent la folie \u00e0 ce bal tournoyant ;<br><br>Goya, cauchemar plein de choses inconnues,<br>De foetus qu\u2019on fait cuire au milieu des sabbats,<br>De vieilles au miroir et d\u2019enfants toutes nues,<br>Pour tenter les d\u00e9mons ajustant bien leurs bas ;<br><br>Delacroix, lac de sang hant\u00e9 des mauvais anges,<br>Ombrag\u00e9 par un bois de sapins toujours vert,<br>O\u00f9, sous un ciel chagrin, des fanfares \u00e9tranges<br>Passent, comme un soupir \u00e9touff\u00e9 de Weber ;<br><br>Ces mal\u00e9dictions, ces blasph\u00e8mes, ces plaintes,<br>Ces extases, ces cris, ces pleurs, ces Te Deum,<br>Sont un \u00e9cho redit par mille labyrinthes ;<br>C\u2019est pour les coeurs mortels un divin opium !<br><br>C\u2019est un cri r\u00e9p\u00e9t\u00e9 par mille sentinelles,<br>Un ordre renvoy\u00e9 par mille porte-voix ;<br>C\u2019est un phare allum\u00e9 sur mille citadelles,<br>Un appel de chasseurs perdus dans les grands bois !<br><br>Car c\u2019est vraiment, Seigneur, le meilleur t\u00e9moignage<br>Que nous puissions donner de notre dignit\u00e9<br>Que cet ardent sanglot qui roule d\u2019\u00e2ge en \u00e2ge<br>Et vient mourir au bord de votre \u00e9ternit\u00e9 ! <br><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>De Ronsard \u00e0 Claudel, il existe une tradition po\u00e9tique anti-protestante illustr\u00e9e ici par deux (beaux) textes de Baudelaire.<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":515,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[4],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/journaldunpasteurconcordataire\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/517"}],"collection":[{"href":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/journaldunpasteurconcordataire\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/journaldunpasteurconcordataire\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/journaldunpasteurconcordataire\/wp-json\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/journaldunpasteurconcordataire\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=517"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/journaldunpasteurconcordataire\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/517\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":535,"href":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/journaldunpasteurconcordataire\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/517\/revisions\/535"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/journaldunpasteurconcordataire\/wp-json\/wp\/v2\/media\/515"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/journaldunpasteurconcordataire\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=517"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/journaldunpasteurconcordataire\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=517"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/journaldunpasteurconcordataire\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=517"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}