{"id":489,"date":"2023-02-14T21:02:10","date_gmt":"2023-02-14T20:02:10","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/jap\/?p=489"},"modified":"2023-02-14T21:02:10","modified_gmt":"2023-02-14T20:02:10","slug":"lamalgame-du-crime-et-de-la-folie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/jap\/lamalgame-du-crime-et-de-la-folie\/","title":{"rendered":"L&rsquo;amalgame du crime et de la folie"},"content":{"rendered":"\n<p><em>La similitude de la criminalit\u00e9 et de la maladie mentale a \u00e9t\u00e9 th\u00e9oris\u00e9e d\u00e9s le d\u00e9but du XIX\u00e8me si\u00e8cle<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p>Selon diverses \u00e9tudes \u00e9pid\u00e9miologiques, 10 \u00e0 20 % des d\u00e9tenus en France souffrent d\u2019un trouble psychiatrique, soit 5 \u00e0 10 fois plus que dans la population g\u00e9n\u00e9rale. De nombreuses personnes pr\u00e9sentant un trouble psychiatrique sont incarc\u00e9r\u00e9es, car l\u2019expertise demand\u00e9e par un juge a conclu que la personne pr\u00e9sentait une alt\u00e9ration, et non pas une abolition, de son discernement. Elles ont donc \u00e9t\u00e9 reconnues comme malades sur le plan psychiatrique, mais n\u00e9anmoins responsables de leurs actes, donc compatibles avec une incarc\u00e9ration.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette pr\u00e9sence en d\u00e9tention d\u2019un grand nombre de personnes souffrant d\u2019une maladie psychiatrique n\u2019est ni une anomalie sociologique, ni une d\u00e9faillance de la politique p\u00e9nale. Elle r\u00e9sulte des choix th\u00e9oriques qui ont pr\u00e9sid\u00e9, depuis deux cents ans, \u00e0 l\u2019\u00e9laboration du sens de la sanction p\u00e9nale, fond\u00e9e sur l\u2019amalgame pernicieux du crime et de la maladie mentale.<\/p>\n\n\n\n<p>A l\u2019aube du XIX\u00e8me, les ali\u00e9nistes ont th\u00e9oris\u00e9 simultan\u00e9ment la prison moderne et l\u2019h\u00f4pital psychiatrique. La prison fut con\u00e7ue non seulement pour punir l\u2019acte d\u00e9linquant, mais aussi \u2014 et surtout \u2014 pour gu\u00e9rir l\u2019intention \u00e0 l\u2019origine du geste, intention consid\u00e9r\u00e9e comme une faute l\u00e9gale et morale mais aussi comme un d\u00e9faut m\u00e9dical. Dans son <em>Journal d\u2019observations sur les principaux h\u00f4pitaux et sur quelques prisons d\u2019Angleterre<\/em> (1787) Jacques Tenon jette les bases d\u2019une r\u00e9flexion qui va progressivement rapprocher ces institutions au point de les confondre, pour faire de la prison \u00ab&nbsp;l\u2019infirmerie du crime&nbsp;\u00bb selon le mot de Cabanis. En 1829, les ali\u00e9nistes, dont Esquirol et Orfila, qui fondent&nbsp;les <em>Annales d\u2019hygi\u00e8ne publique et de m\u00e9decine l\u00e9gale<\/em>, se proposent \u00ab&nbsp;d\u2019\u00e9clairer la moralit\u00e9, de diminuer le nombre d\u2019infirmit\u00e9s, sociales&nbsp;\u00bb, car \u00ab&nbsp;les crimes sont des maladies de la soci\u00e9t\u00e9 qu\u2019il faut travailler \u00e0 gu\u00e9rir&nbsp;\u00bb. Lorsque la prison de la Sant\u00e9 est achev\u00e9e en 1867, le b\u00e2timent central autour duquel s\u2019organise la vie en d\u00e9tention est compos\u00e9e d\u2019une infirmerie et d\u2019une chapelle. Cette pens\u00e9e hygi\u00e9niste du XIX\u00e8me si\u00e8cle va aboutir \u00e0 une pens\u00e9e eug\u00e9niste au XX\u00e8me si\u00e8cle. En 1901, le Dr Servier propose dans les <em>Archives d\u2019Anthropologie Criminelle<\/em>, de remplacer la peine de mort par la castration. Dans le ann\u00e9es 30, Alexis Carrel, prix Nobel de m\u00e9decine en 1912, souhaite supprimer les classes sociales et les remplacer par des classes biologiques, tandis que le psychiatre Edouard Toulouse affirme que \u00ab l\u2019ordre social ne pouvant s\u2019\u00e9tablir sur un d\u00e9sordre biologique, les politiques doivent avoir le courage de favoriser la reproduction d\u2019\u00eatres de qualit\u00e9 en enrayant la multiplication des tar\u00e9s dont le co\u00fbt social est \u00e9lev\u00e9 \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Malgr\u00e9 les progr\u00e8s de la m\u00e9decine, de nombreuses r\u00e9formes judiciaires et l\u2019humanisation incontestable des prisons fran\u00e7aises depuis les ann\u00e9es 50, il n\u2019en reste pas moins vrai que cette amalgame du crime et de la folie n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 \u00e9limin\u00e9e de l\u2019opinion publique, ni de la philosophie p\u00e9nale ou du parcours carc\u00e9ral. Il n\u2019y a donc aucune raison de s\u2019\u00e9tonner si les surveillants sont r\u00e9guli\u00e8rement amen\u00e9s \u00e0 remplir le r\u00f4le d\u2019infirmiers psychiatriques, assurant au quotidien la pr\u00e9vention du suicide, l\u2019accompagnement des d\u00e9tenus pour leur th\u00e9rapie, la contention et l\u2019isolement d\u2019un patient pr\u00e9sentant un trouble psychiatrique aigu.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019actualit\u00e9 de la surpopulation p\u00e9nale n\u2019est pas seulement r\u00e9v\u00e9latrice de l\u2019insuffisance des moyens dont dispose l\u2019administration p\u00e9nitentiaire pour mener \u00e0 bien ses missions de sanction, de s\u00e9curit\u00e9 et de r\u00e9insertion ; elle doit aussi imposer un questionnement sur la v\u00e9ritable nature d\u2019une institution qui accueille une population caract\u00e9ris\u00e9e autant par la d\u00e9linquance que par la pathologie psychiatrique. Ramener le taux d\u2019incarc\u00e9ration des maisons d\u2019arr\u00eats fran\u00e7aises \u00e0 des chiffres raisonnables est une n\u00e9cessit\u00e9 morale et juridique, mais ne permettra pas pour autant de r\u00e9soudre la question de la place de la psychiatrie dans le parcours p\u00e9nal.<\/p>\n\n\n\n<p>R\u00e9fl\u00e9chissant \u00e0 l\u2019h\u00f4pital et \u00e0 la prison modernes, Jacques Tenon disait de ces institutions qu\u2019elles sont la \u00ab mesure de la civilisation d\u2019un peuple \u00bb. Il est grand temps de questionner une th\u00e9orie vieille de plus de deux cents ans et de se demander si nos prisons, le sens de la peine et plus fondamentalement notre volont\u00e9 de punir la maladie, sont \u00e0 la mesure de la civilisation que nous pr\u00e9tendons incarner.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La similitude de la criminalit\u00e9 et de la maladie mentale a \u00e9t\u00e9 th\u00e9oris\u00e9e d\u00e9s le d\u00e9but du XIX\u00e8me si\u00e8cle.<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":490,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[6],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/jap\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/489"}],"collection":[{"href":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/jap\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/jap\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/jap\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/jap\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=489"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/jap\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/489\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":491,"href":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/jap\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/489\/revisions\/491"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/jap\/wp-json\/wp\/v2\/media\/490"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/jap\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=489"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/jap\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=489"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/jap\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=489"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}