{"id":302,"date":"2021-03-23T19:26:47","date_gmt":"2021-03-23T18:26:47","guid":{"rendered":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/jap\/?p=302"},"modified":"2021-03-23T19:28:32","modified_gmt":"2021-03-23T18:28:32","slug":"laumonier-et-le-psychiatre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/jap\/laumonier-et-le-psychiatre\/","title":{"rendered":"L&rsquo;aum\u00f4nier et le psychiatre : rivaux ou alli\u00e9s ?"},"content":{"rendered":"\n<p><em>En prison, l\u2019aum\u00f4nier et le psychiatre offrent de rares espaces d\u2019intimit\u00e9 aux d\u00e9tenus. <\/em><\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p> L\u2019histoire de l\u2019institution p\u00e9nale a mis en rivalit\u00e9 l&rsquo;aum\u00f4nier et le psychiatre, alors qu\u2019il est indispensable, face \u00e0 la complexit\u00e9 de la souffrance morale des prisonniers, qu\u2019ils unissent leurs efforts en bonne intelligence. L\u2019histoire de l\u2019institution p\u00e9nale et le sens de la peine de prison trouvent leur origine dans la religion, et plus particuli\u00e8rement dans la vie monastique, comme le souligne l\u2019ouvrage de Jean Mabillon, <em>R\u00e9flexions sur les prisons des ordres religieux<\/em>, publi\u00e9 en 1724. Une rupture majeure s\u2019effectue au moment de la R\u00e9volution fran\u00e7aise, quand l\u2019Assembl\u00e9e nationale d\u00e9cide d\u2019impliquer le corps m\u00e9dical dans la prise en charge des d\u00e9tenus, et impose la pr\u00e9sence des ali\u00e9nistes (ainsi \u00e9taient nomm\u00e9s les psychiatres) aux c\u00f4t\u00e9s des aum\u00f4niers. Jusque-l\u00e0 l\u2019aum\u00f4nier \u00e9tait le seul \u00e0 recueillir les confidences des d\u00e9tenus ; peu \u00e0 peu, l\u2019on assiste \u00e0 une la\u00efcisation de l\u2019espace de la prison, par le biais de sa psychiatrisation. <\/p>\n\n\n\n<p>A partir du d\u00e9but du XIX\u00e8me si\u00e8cle se\nd\u00e9veloppe l\u2019id\u00e9e d\u2019une science p\u00e9nitentiaire qui doit permettre de r\u00e9soudre les\nprobl\u00e8mes sociaux qui se posent \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 en mutation, en analysant le plus\nfinement possible les ressorts criminels des individus. Il s\u2019agit alors de\nchercher les rapports du physique et du moral pour tenter de rationaliser les\nrapports sociaux. La science criminelle s\u2019installe en prison et, avec elle,\nl\u2019id\u00e9e que la d\u00e9linquance est une maladie que l\u2019on peut soigner. Comme\nl\u2019\u00e9crivait d\u00e9j\u00e0 Platon dans le <em>Gorgias&nbsp;:\n\u00ab&nbsp;Il ne faut pas chercher \u00e0 cacher la faute commise (\u2026) Il faut donc se\nforcer, soi-m\u00eame et les autres, \u00e0 ne pas \u00eatre \u00e9pouvant\u00e9 \u00e0 l\u2019id\u00e9e de la\npunition, mais \u00e0 vouloir se livrer \u00e0 la justice, plein de confiance et de\ncourage, comme on se livre au m\u00e9decin qui doit pratiquer incisions et\ncaut\u00e9risations&nbsp;\u00bb<\/em><a href=\"#_ftn1\"><sup>[1]<\/sup><\/a> (1).<\/p>\n\n\n\n<p>De la R\u00e9volution jusqu\u2019au Second\nEmpire, la proximit\u00e9 des missions que l\u2019Etat attribue au psychiatre et \u00e0\nl&rsquo;aum\u00f4nier est \u00e9troite, comme en t\u00e9moigne l&rsquo;architecture de la prison de la\nSant\u00e9, achev\u00e9e en 1867 : le centre de la prison est occup\u00e9 par un b\u00e2timent qui\nregroupe la chapelle et l\u2019infirmerie. Mais \u00e0 partir de la Troisi\u00e8me R\u00e9publique,\nla la\u00efcisation de la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise va progressivement exclure la prise en\ncharge de l\u2019\u00e2me du prisonnier par l&rsquo;aum\u00f4nier au b\u00e9n\u00e9fice de celle de son\npsychisme par le psychiatre. A partir de 1816, obligation est faite au d\u00e9tenu\nde d\u00e9clarer une religion et d\u2019assister au culte ; cette obligation sera maintenue\njusqu\u2019au milieu des ann\u00e9es 1920, plus de 20 ans apr\u00e8s la loi de 1905. Depuis le\nd\u00e9but du XXI\u00e8me si\u00e8cle, une obligation de soins, effectu\u00e9e par un psychiatre ou\nun psychologue, est prononc\u00e9e de plus en plus souvent en compl\u00e9ment de la peine\nd&#8217;emprisonnement \u2013 et\nparfois m\u00eame \u00e0 sa place. L\u2019intervention de l&rsquo;aum\u00f4nier est remplac\u00e9e par celle\ndu psychiatre, la confession par la th\u00e9rapie, la charit\u00e9 par le soin<a href=\"#_ftn2\"><sup>[2]<\/sup><\/a>. On remarquera toutefois que\nsi la pr\u00e9pond\u00e9rance des intervenants change, la volont\u00e9 de l\u2019Etat de contr\u00f4ler\nles \u00e9motions et les pens\u00e9es du d\u00e9tenu par la proc\u00e9dure judiciaire et la\nsanction p\u00e9nale reste la m\u00eame. <\/p>\n\n\n\n<p>La rivalit\u00e9 entre psychiatre et\naum\u00f4nier s\u2019est sold\u00e9e par la victoire du premier, ainsi qu\u2019en t\u00e9moigne les\nproc\u00e8s en cour d\u2019assises : si l\u2019expertise psychiatrique est un \u00e9l\u00e9ment central\ndes d\u00e9bats, \u00e0 aucun moment l\u2019avis de l&rsquo;aum\u00f4nier n\u2019est sollicit\u00e9. Pourtant,\nl\u2019Etat demande \u00e0 l\u2019un comme l\u2019autre d\u2019intervenir pour la m\u00eame finalit\u00e9, comme\nen t\u00e9moignent les pol\u00e9miques autour de la prise en charge des d\u00e9tenus\nradicalis\u00e9s : il fait une demande comminatoire aux aum\u00f4niers du culte musulman\nde participer, aux c\u00f4t\u00e9s du psychiatre, \u00e0 leur d\u00e9sengagement id\u00e9ologique. <\/p>\n\n\n\n<p>La rivalit\u00e9 de l&rsquo;aum\u00f4nier et du\npsychiatre est st\u00e9rile, car leurs r\u00f4les sont compl\u00e9mentaires. Ils doivent se\nrenforcer l\u2019un l\u2019autre pour aider le d\u00e9tenu \u00e0 se r\u00e9habiliter moralement et se\npr\u00e9parer \u00e0 r\u00e9int\u00e9grer la soci\u00e9t\u00e9. Cette compl\u00e9mentarit\u00e9 des interventions est\nindispensable, comme l\u2019illustre la prise en charge d\u2019un type particulier de d\u00e9tenus\nque sont les d\u00e9linquants sexuels.<\/p>\n\n\n\n<p>Les aum\u00f4niers sont souvent sollicit\u00e9s\npar les d\u00e9linquants sexuels qui trouvent une oreille attentive et disponible\npour des personnes qui sont rejet\u00e9es par l\u2019ensemble de la d\u00e9tention, co-d\u00e9tenus\net personnel p\u00e9nitentiaire. Rejet qui aboutit souvent \u00e0 une violence verbale et\nphysique. Le passage \u00e0 l\u2019acte du d\u00e9linquant sexuel n\u2019a pas comme objectif la\npossession d\u2019un bien mat\u00e9riel, et les enjeux et conflits psychiques sont\ndiff\u00e9rents et bien plus importants que pour le d\u00e9linquant ordinaire. Si\ncertains d\u2019entre eux pr\u00e9sentent une pathologie psychiatrique, pour la majorit\u00e9\ndes autres, il y a une v\u00e9ritable souffrance psychique ant\u00e9rieure \u00e0 l\u2019agression\nsexuelle, que la personne n\u2019arrive pas \u00e0 contr\u00f4ler et qui l\u2019entraine vers un\npassage \u00e0 l\u2019acte, pour soulager la tension mentale qui l\u2019envahit. Conscient du\ncaract\u00e8re transgressif de son acte, le d\u00e9linquant sexuel va plus facilement\nvers l\u2019aum\u00f4nier que vers le psychiatre, car s\u2019il s\u2019estime coupable d\u2019une faute,\nil ne se pense pas pour autant souffrant d\u2019une maladie mentale. Ces personnes\nrecherchent davantage un acte de r\u00e9paration du c\u00f4t\u00e9 de la morale, que la\nreligion v\u00e9hicule, qu\u2019un soin qui leur parait trop m\u00e9canique et d\u00e9cal\u00e9 face \u00e0\nleurs besoins. Le suivi psychiatrique est fond\u00e9 sur une attitude de neutralit\u00e9\nbienveillante face au patient, ce qui exclut toute forme d\u2019empathie, de\nrepentance et de pardon de la part du psychiatre. Les aum\u00f4niers sont souvent\nd\u00e9rout\u00e9s car beaucoup de ces d\u00e9linquants sexuels sont dans le d\u00e9ni de leurs\nactes. Si certains se comportent ainsi du fait d\u2019une pathologie perverse,\nd\u2019autres se prot\u00e8gent par ce m\u00e9canisme psychique, car sans cela, la prise de\nconscience de l\u2019horreur de leurs actes serait insupportable, et pourrait les\nconduire au suicide. <\/p>\n\n\n\n<p>Le psychiatre et l\u2019aum\u00f4nier, en\ncherchant l\u2019\u00ab\u00e9tincelle d\u2019humanit\u00e9\u00bb qui se cache dans le monstre, sont \u00e0 la fois\nles t\u00e9moins et les acteurs d\u2019une philosophie p\u00e9nale qui veut que l\u2019homme est\ncapable de changement. La raison principale de leur pr\u00e9sence en d\u00e9tention, au-del\u00e0\nde soulager la souffrance spirituelle et psychique des d\u00e9tenus, est de donner\nun sens \u00e0 leur peine. Assign\u00e9 par l\u2019Etat \u00e0 c\u00f4toyer les m\u00eames d\u00e9tenus, ils sont\nla caution morale et scientifique de la capacit\u00e9 de l\u2019individu \u2014 mais aussi de\nla soci\u00e9t\u00e9 \u2014 \u00e0 se confronter au mal, dans l\u2019espoir de le surmonter.&nbsp; <br><\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref1\"><sup>[1]<\/sup><\/a> Platon, <em>Gorgias,\n<\/em>Paris, Garnier-Flammarion, 2007, p.209.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref2\"><sup>[2]<\/sup><\/a> Herv\u00e9 Guillemain, <em>Diriger les consciences, gu\u00e9rir les \u00e2mes : une histoire compar\u00e9e des\npratiques th\u00e9rapeutiques et religieuses (1830-1939)<\/em>, La D\u00e9couverte, 2006.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En prison, l\u2019aum\u00f4nier et le psychiatre offrent de rares espaces d\u2019intimit\u00e9 aux d\u00e9tenus.<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":303,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[6],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/jap\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/302"}],"collection":[{"href":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/jap\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/jap\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/jap\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/jap\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=302"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/jap\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/302\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":305,"href":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/jap\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/302\/revisions\/305"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/jap\/wp-json\/wp\/v2\/media\/303"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/jap\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=302"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/jap\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=302"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blog.regardsprotestants.com\/jap\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=302"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}